Je ne sais pas si ça relève vrai­ment de la socio­lo­gie et ça ne pren­dra cer­tai­ne­ment pas, ici, la forme d’un cours construit avec la rigueur scien­ti­fique qu’exigerait cette dis­ci­pline. Vous m’en excu­se­rez, j’ai fait des études d’histoire de l’art, pas d’éthno-sociologie.

Les mou­tons de Panurge

Un des com­por­te­ments que je remarque le plus sur le net, et dont je ne suis moi-même pas exempte, c’est le com­por­te­ment du mouton.

Le mou­ton est un ani­mal fort sym­pa­thique, mais pas très intel­li­gent. Vous connais­sez, l’expression “mou­tons de Panurge” ? (si c’est non, allez lire par ici)
Et bien, je trouve qu’elle s’applique par­fai­te­ment au com­por­te­ment quo­ti­dien­ne­ment constaté sur inter­net: la réac­tion dans l’urgence.

Le com­por­te­ment est très faci­le­ment iden­ti­fiable: une situa­tion scan­da­leuse sur­git, une per­sonne expose un point de vue et comme elle est la pre­mière, elle est la pre­mière écou­tée et donc sui­vie. Sui­vie dans son “com­bat” contre quelqu’un d’autre (ou une entre­prise, ou une assos, bref “contre”). Ce pre­mier exposé de situa­tion, je l’appellerai “situa­tion injuste n°1 ”

Que la per­sonne ait tort ou rai­son, peu importe, elle est la pre­mière à s’expliquer. L’euphorie du net est telle qu’il faut réagir vite, se posi­tion­ner, le tout sans même avoir à réflé­chir à la situa­tion, à sa léga­lité ou à sa “jus­tice”. Une fois l’hallali lancé, la situa­tion injuste n°1 devient la seule valable. Car le net est cruel: dif­fi­cile de rendre jus­tice quand une foule lynche et qu’il y a beau­coup de gens qui gardent une vision incom­plète de la situa­tion générale.

Car tout le drame est là: le pre­mier arrivé fait un bat­tage monstre qui nuit for­cé­ment à la “situa­tion injuste n°2″ qui est celle de la personnes/entreprise/autre contre laquelle elle se bat.

Car dans ce genre de situa­tion rien n’est blanc/noir, bon/méchant. Il existe donc, une situa­tion injuste n°2 qui est que la per­sonne est atta­quée publi­que­ment avant même d’avoir eu connais­sance des griefs de l’attaquant.

Laver son linge sale en public… au risque de mon­trer les trous dans ses caleçons.

Situa­tion qui s’est renou­ve­lée 3 fois dans mon entou­rage numé­rique der­niè­re­ment… A chaque fois, la situa­tion n°1 était orien­tée, erro­née, injuste oui pour celui qui la pose, mais éga­le­ment pour celui qui la subit à tra­vers la situa­tion n°2. Deux points de vue, le pre­mier enflammé, pas­sionné et donc non-objectif. Le second tente de remettre des poids du côté de sa balance et peut le faire de deux manières: en étant le plus neutre pos­sible ou en entrant dans la bataille de pas­sion. Dans les deux cas, dur de lut­ter si l’attaquant a un mini­mum d’influence.

Situa­tion 1 et 2 ne sont jamais les seules valables, il ya une mul­ti­tude de ver­sions aucune n’est “la bonne”. On n’a pas à prendre parti contre, ce n’est pas une obli­ga­tion et rien n’est bon dans l’agitation. Dans la fièvre, l’être humain est capable de faire des trucs hor­ribles comme si la capa­cité de rai­son­ne­ment était inhi­bée par l’agitation popu­laire. Sur­tout quand l’attaque touche quelque chose de per­son­nel: un per­sonne qu’on appré­cie ou qui nous est sym­pa­thique, un sujet qu’on défend avec coeur, un ennemi qu’on ne sup­porte pas et avec qui on est sou­vent en conflit, n’importe quoi en fait, tant que ça touche à soi, ses idées, ses amis.

Quand une polé­mique naît, j’ai vu deux réac­tions : soit la per­sonne qui la lance regrette rapi­de­ment ses propres erreurs et tente d’apaiser ce qu’il a lancé (avec d’autant plus de dif­fi­culté que la fièvre est mon­tée rapi­de­ment), soit la per­sonne conti­nue dans sa lan­cée, aveugle à ce qu’il a pu faire de “mau­vais” ou d’illégal (lan­cer l’affaire publi­que­ment au lieu de régler ça en privé, faire usage de dif­fa­ma­tion ou juste, par­fois, de mau­vaise foi !)
Des deux cas, je conseille plu­tôt le pre­mier, même si je suis plu­tôt d’accord pour régler ce genre d’affaire en privé… le public ne deve­nant une solu­tion que pour les conflits non-réglés après discussion.

Les mou­tons se com­portent en mou­tons (éton­nant, non ?)

Je répète qu’il m’arrive sou­vent de tom­ber dans le piège, per­sonne n’est par­fait. Mais c’est jus­te­ment parce que je suis tom­bée plu­sieurs fois dans ce genre de situa­tion, que j’ai fini par évi­ter de réagir à chaud (ou alors juste pour rame­ner les gens à la rai­son… mais ils n’écoutent pas en géné­ral les dis­cours dif­fé­rents des leurs)

Dans un cas de dif­fa­ma­tion très récent, le blo­gueur avait flairé ce qu’il a qua­li­fié d’arnaque et qui est en réa­lité une pra­tique dou­teuse et condam­nable. A la base, dénon­cer cette pra­tique est légi­time, il reste qu’il s’agissait d’un dif­fé­rend com­mer­cial (en tout cas, au moment où l’affaire est lan­cée)
Le pre­mier tort de ce blo­gueur a été d’utiliser le terme “Arnaque” qui est dif­fa­ma­toire car ici il s’agissait de pro­duit exis­tant et payant (l’arnaque consis­te­rait à une volonté déli­bé­rée de faire payer contre un pro­duit inexis­tant). Certes le prix était très cher pour l’ouvrage vendu, mais si la pra­tique est dou­teuse, elle n’est pas inter­dite et donc n’est pas une “arnaque” au sens légal du terme (s’il y a un sens légal pour arnaque, ce dont je ne suis pas certaine)

L’affaire est impor­tante car elle touche à la cré­di­bi­lité des édi­teurs numé­riques, d’où un buzz énorme. Le len­de­main donc, l’éditeur mis en cause réagit d’une manière “pro­fes­sion­nelle et com­mer­ciale” (dou­teuse aussi, mais bon, on fait comme on peut): il menace le blo­gueur de pour­suites judi­ciaires s’il ne retire pas les deux articles sur le sujet.

Là, si le blo­gueur avait eu un peu de jugeote (ou s’il ne s’était pas enflammé en hur­lant direct à la liberté d’expression qu’on assas­sine) il aurait relu ses billets et supprimés/modifiés les pas­sages qui pou­vaient accré­di­ter la thèse de la dif­fa­ma­tion : il suf­fit de chan­ger “arnaque” en “pra­tique dou­teuse” pour que les billets puissent res­ter en ligne sans crainte de pro­cès.
Mais au lieu de cela, le blo­gueur est monté sur ses grands che­vaux : il s’est auto-décrété mar­tyr de la liberté d’expression et a sup­primé les articles à grands ren­forts d’annonces (qu’il arrê­tait de bloguer-trop-dégouté-de-la-vie, qu’il fal­lait qu’on le sou­tienne dans son com­bat, etc.)

Les mou­tons ont sui­vis. Toute la jour­née, j’ai vu défi­ler des tweets, des com­men­taires de per­sonnes que j’estime, qui criaient tout autant à la liberté d’expression, au musè­le­ment, au sou­tien indé­fec­tible… et toute la jour­née, j’ai sou­piré en disant qu’il s’était juste fait avoir par un com­mer­çant pas très hon­nête, qu’il n’y avait pas à s’insurger contre l’omerta des puis­sants et que s’il l’avait vrai­ment voulu, ce blo­gueur, d’habitude très consen­suel, aurait pu conti­nuer son “com­bat” contre les pra­tiques dou­teuses, en sim­ple­ment évi­tant de tom­ber sous le coup de la loi sur la dif­fa­ma­tion. Visi­ble­ment, ça ne l’a même pas effleuré.

Per­sonne n’est venu non plus reti­rer son sou­tien ou même remettre en cause ses déci­sions (qui font beau­coup par­ler de lui, mais plus du tout de la pra­tique dou­teuse qui en était à l’origine…)

Car c’est un com­por­te­ment fré­quent du mou­ton : quand il se rend compte que le com­bat était tru­qué, il se retire sans un mot, ni même un regret… trop embar­rassé par sa prise de posi­tion ini­tiale (comme s’il n’y avait que les cons qui chan­geaient d’avis… oh wait !). La mau­vaise image reste et les enjeux réels der­rière la polé­mique sont étouf­fés, oubliés et fina­le­ment, on ne peut plus les défendre vu qu’on s’est planté dans sa prise de posi­tion ini­tiale (trop hon­teux d’avouer qu’on s’est trompé ?)

Com­ment réagir alors ?

D’abord ne pas prendre posi­tion dans les pre­mières minutes (en tout cas pas plus que “Oh c’est hon­teux !”) et attendre que les éclair­cis­se­ments se fassent. Un jour ou deux sont par­fois néces­saires à ce que les esprits se calment et se remettent à fonc­tion­ner nor­ma­le­ment (c’est à dire retrouvent une capa­cité de réflexion objec­tive et logique)

Ensuite, si vous vou­lez vous posi­tion­ner: posi­tion­nez vous sur les vrais sujets et pas sur la prise de posi­tion orien­tée en sou­tien ou contre quelqu’un/quelque chose. Posez-vous les bonnes ques­tions (pas évident, mais ça vous fera cer­tai­ne­ment dire moins de conne­ries que de croire aveu­glé­ment ce que machin a dit — le jeu du céki­kiadi est comme le télé­phone arabe, on finit par défor­mer la situa­tion de départ…), de plus ça vous évi­tera de répé­ter ce que disent les autres comme des per­ro­quets (des moutons-perroquets, oh mon Dieu, j’ai une ima­gi­na­tion beau­coup trop visuelle ! :rotfl: )

Ecou­tez toutes les par­ties, faire le tri de la réac­tion épi­der­mique pri­maire “C’est scan­da­leux, vite par­ta­gez cette situa­tion qu’on fasse le plus de bat­tage pos­sible pour que ça ne soit pas étouffé et soutenons-le !” et les réac­tions plus intel­li­gentes qui posent les vraies et bonnes ques­tions pour remettre en cause les pra­tiques, les lois, le fond du problème.

N’insultez jamais per­sonne. Ça, c’est la seule est unique règle d’internet : n’insultez jamais per­sonne, il est tel­le­ment plus facile d’ignorer ! (et plus classe aussi :P )

(Photo de Fir0002/Flagstaffotos
licence GFDL cliquez sur l'image pour plus d'infos)

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7 avis sur “Petit cours de sociologie du net

  • 12 mars 2012 à 12 h 37 min
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    @theSFReader : Mais… mais… qu’est-ce qu’ils sont cons ! :rotfl:
    @idmuse : Salut toi ! :)

    Répondre
  • 12 mars 2012 à 12 h 38 min
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    Pas besoin d’internet pour faire le mou­ton mais j’avoue que sur inter­net… ça me fait vrai­ment mar­rer car la plu­part des polé­miques sont stu­pides, d’une impor­tance vrai­ment minimes et elles prennent une ampleur de malade (c’est vrai que je n’en n’ai jamais été la vic­time donc j’ai juste un oeil exté­rieur). J’essaie de cal­mer le jeu quand il y a en lice un ou des blog­gueurs que j’aime bien mais la plu­part du temps je découvre après coup ces “enflam­me­ments” et ça me fait dou­ce­ment rigo­ler. Merci pour ce poste RAISONNABLE chère Paumadou !

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  • 15 mars 2012 à 15 h 47 min
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    Zut, je ne peux même pas te contre­dire puisque je vais jouer les mou­tons der­rière toi et cela, même si tu manies les “pics” avec dex­té­rité “Le mou­ton est un ani­mal fort sym­pa­thique, mais pas très intel­li­gent.” Le twee­ter, blog­geur ne serait donc pas tou­jours un ani­mal intel­li­gent si l’on suit ton rai­son­ne­ment . Vi, je sors. ;)

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  • Pingback: Semaine 11- La revue de Web « Agaboublog

  • 17 mars 2012 à 9 h 32 min
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    Perso je prend pas posi­tion tant que je ne suis pas tota­le­ment sûre de ce que je dis et que j’ai pas une palette d’arguments bien rôdé. Je trouve qu’il n’y a rien de pire que d’entamer un débat sans rien avoir à répondre au bout de deux minutes, ça tient pas la route, ça fait pas sérieux, j’aime pas ça. Et puis de toutes façon dans beau­coup de débats lancé par des gens ben c’est sous le coup de la colère ou de la lec­ture d’un article qui les a convaincu sur un blog qu’ils suivent, mais y’a pas beau­coup de gens qui balancent des débats qui sont à moi­tié des coups de gueule en réflé­chis­sant avant.

    Répondre

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