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Du côté du blog

Vendredi 09 mars 2012

Réflexions sur l’enluminé numérique (avec un peu d’histoire et d’art dedans)

Après quelques échanges entre La Dame au Cha­pal et The SFReader sur twit­ter, et la lec­ture de ce billet-ci (merci The SFReader), j’ai eu envie de dévelop­per la thé­ma­tique du livre aug­menté numérique comme sorte de livre enlu­miné des temps mod­ernes. Il va se glisser aussi quelques réflex­ions de Karl Dubost (La Grange) parce qu’en atten­dant mes séances chez le den­tiste, j’ai ENFIN le temps de lire sans être dérangée par la mar­maille L’Ange comme exten­sion de soi chez Publie.net, et que bien des préoc­cu­pa­tions se recoupent étrange­ment, pour moi, depuis deux jours…

Les faits tout d’abord

Tout est parti de la réflex­ion de l’éditeur (ou de la mai­son d’édition) qui com­mer­cialise L’herbier des Fées pen­dant une con­férence à Demain le livre (journées d’études sur le livre et son avenir à Paris, à laque­lle je n’ai pas assisté)

Le vol­ume de vente du livre était de 1000 exem­plaires, le seuil de rentabil­ité était de 5000–8000. Seuil énorme, surtout dans le numérique français actuellement !

Certes c’est un tra­vail mag­nifique et un très beau livre d’après ce que j’en ai entendu dire, mais, ça reste pour moi, une aber­ra­tion com­mer­ciale : inve­stir à perte dans un pro­jet numérique n’est pas une bonne chose.

Je pense égale­ment à Ah ! d’Emma Reel qui, pareil, n’est pas encore arrivé au seuil de rentabilité.

The SFReader m’a fait remar­quer qu’un livre numérique a l’avantage de pou­voir rester indéfin­i­ment sur les ray­on­nages, sans coût sup­plé­men­taire. C’est vrai effec­tive­ment (je ne compte pas les coûts de stockage-serveur qui sont rentabil­isés sur la “masse” et donc très faibles pour un seul livre), mais si le terme de rentabil­ité (c’est-à-dire le temps mis pour juste ren­trer dans les fonds dépen­sés pour la créa­tion du livre) est de plusieurs années, c’est autant d’années pen­dant lesquelles, l’entreprise est “à découvert”.

En fait, ça peut fonc­tion­ner pour un livre ou deux, pour un édi­teur tra­di­tion­nel qui fait “sa marge” sur les livres papiers. Mais est-ce avec un livre ou deux qu’on con­struit un cat­a­logue con­séquent ? Est-ce avec un livre ou deux qu’on attire le lecteur ? Non. Il faut sans cesse renou­veler les titres, attirer le lecteur et donc lui offrir plusieurs dizaines de livres. C’est donc autant d’investissements à perte, et ce pen­dant de nom­breuses années, avant d’espérer un béné­fice (si celui-ci arrive jamais).

La ques­tion de l’Enluminé

Vient alors la ques­tion du livre enlu­miné : L’herbier des Fées est un livre mag­nifique, mais hors de prix. A l’image des livres enlu­minées du Moyen Âge, il a fal­lut du temps et des investisse­ments con­séquents pour le réaliser.

Le bil­let de Bruno Rives sur l’Enluminé Numérique pose la ques­tion de savoir si de tels livres sont voués à la dis­pari­tion pour cause de coût. Je pense que la ques­tion est mal posée, parce que l’auteur du bil­let part du principe que les livres enlu­minés s’acquéraient comme les livres imprimés d’aujourd’hui. Ce qui est une hérésie (pour repren­dre l’image de la bulle papale :P )

Au moyen âge et même dans les pre­miers temps de l’imprimerie, un livre était un objet pré­cieux et unique : une oeu­vre d’art. Con­servés dans des bib­lio­thèques par des moines, il sor­tait peu de cette sphère. Sauf à l’occasion d’une com­mande royale/ducale/princière… grasse­ment payée avant réal­i­sa­tion du bouquin (ou alors après mais en con­séquence du tra­vail fourni). Bref, le livre enlu­miné n’entrait pas dans une économie de marché élargi : c’était réservé à une élite qui avait les moyens de se les payer, réal­isé par des artistes qui se nour­ris­saient de peu, étaient logés et nour­ris en com­mu­nauté. Le livre enlu­miné ser­vait à faire vivre le monastère, en plus des dons et des offran­des. Bref, le livre enlu­miné du Moyen Age était une oeu­vre d’art payée en conséquence.

Au début de l’imprimerie, les pre­miers livres imprimés étaient plus chers que les livres man­u­scrits. Ils étaient des­tinés au même marché : riche, cul­tivé et prêt à payer le prix pour avoir à mon­trer sa richesse plus que sa con­nais­sance. L’imprimerie n’est devenu acces­si­ble qu’à la fin du 18ème siè­cle… et vrai­ment pop­u­laire qu’au 19ème (et les jour­naux à épisodes… le volume-livre lui n’était tou­jours pas abor­d­able pour tous). Entre temps, pour avoir un livre, il fal­lait payer cher.

L’Enluminé Numérique peut-il exister ?

La ques­tion que pose Bruno Rives est mau­vaise : il voit déjà la dis­pari­tion de l’enluminé numérique alors qu’il ne s’est pas posé la ques­tion de son exis­tence. Le bébé est né, il est frag­ile, il ne passera pas l’hiver. C’est pes­simiste et mon­tre qu’on a peut-être pas envie de le voir vivre, ce livre… ou on trou­verait les moyens de le sauver !

Je pense très sincère­ment que le livre aug­menté de manière orig­i­nale et créa­tive peut avoir un avenir, il peut devenir le livre enlu­miné du 21ème siè­cle. Mais per­sonne ne réflé­chit à la base de tout cela : le financement.

Au moyen age, on ne se lançait pas dans la copie et l’enluminure d’un ouvrage (qui durait plusieurs années et occu­paient plusieurs moines à temps plein) sans être sûr d’être payé ! Une dona­tion annuelle, une somme pré­cise, le don de ter­res, de droits, de prérog­a­tives… il exis­tait beau­coup de moyens de financer les manuscrits.

De nos jours, pour l’édition, on ne pense plus qu’en économie de marché, en seuil de rentabil­ité. Nor­mal, l’édition est dev­enue une entre­prise comme une autre avec ses salariés, ses charges sociales, ses risques, ses investisse­ments, ses pertes, ses béné­fices. Rien d’anormal alors à con­cevoir le livre numérique comme un pro­duit à rentabiliser.

Le livre imprimé n’a pas sonné la mort du livre enlu­miné, c’est plutôt la société qui en est venue à bout : une nou­velle men­tal­ité, la pop­u­lar­ité gran­dis­sante de l’accès à la cul­ture, à l’alphabétisation, etc. L’objet livre s’est désacral­isé, dés-art-isé (il est sorti de la sphère de l’art) pour devenir acces­si­ble… ou plutôt pour ren­dre le texte acces­si­ble. Le livre pop­u­lar­isé, les mécènes n’avaient plus intérêt à inve­stir dans des livres “uniques” et hors de prix (ils ne s’en sont pas totale­ment détournés cepen­dant : on trouve des col­lec­tions de pres­tige du type de la Pléi­ade, on a vu cer­tains auteurs être payé par des mécènes pour écrire — là, j’ai un auteur améri­cain dont le nom m’échappe…),  S’il s’agit juste de mots, pas besoin d’enluminure, un bête ePub plein texte fait par­faite­ment l’affaire. Ce n’est plus un objet d’art fab­riqué à un seul exem­plaire, relié à la main, soigné artistiquement.

La réfléx­ion est très juste : dans un con­texte com­mer­cial, dans un con­texte entre­pre­nar­ial comme celui de l’édition actuelle, un livre “enlu­miné” numérique n’est pas con­cur­ren­tiel ! Il ne peut pas exister !

Et pour­tant si on y réfléchi, le livre enlu­miné peut trou­ver sa place ! Où ? Et bien dans le monde de l’art numérique ! L’art numérique est assez peu connu du grand pub­lic, mais il existe. Comme n’importe quel marché de l’art, il pos­sède ses artistes, ses vendeurs, ses côtes, ses prix.
On pour­rait très bien imag­iner le développe­ment du livre numérique enlu­miné dans un cadre de mécé­nat, de com­man­des, de réal­i­sa­tions artis­tiques. L’enluminé numérique serait alors capa­ble d’avoir une vie, d’innover, de créer… non pas en dehors d’une économie de marché (l’art a son économie comme n’importe quel marché, mais qui n’est pas tourné vers la rentabil­ité d’un “pro­duit”), mais dans un envi­ron­nement qui aurait les clients prêts à payer le prix juste pour celui-ci. Ce qui ne veut pas dire que l’oeuvre serait réservée à quelques uns, atten­tion, les col­lec­tion­neurs sont sou­vent fiers de pos­séder légitime­ment une oeu­vre et de la mon­trer, il y a dans le mécé­nat et l’achat d’oeuvre d’art une dimen­sion intel­lectuelle totale­ment dif­férente de l’achat d’une machine à laver ;)

Il est évi­dent que les édi­teurs actuels tra­di­tion­nels ne peu­vent pas créer et dif­fuser des livres numériques aug­men­tés à la manière des livres enlu­minés du moyen âge, parce qu’ils sont dans un marché qui est totale­ment dif­férent du marché dans lequel ce genre de livres pour­raient pleine­ment s’épanouir.

Pour con­clure (ou plutôt vous faire cog­iter et réfléchir un peu plus) voici le lien vers un texte décou­vert dans L’Ange comme exten­sion de soi (à lire, vrai­ment, c’est à la fois poé­tique et intel­lectuelle­ment très stim­u­lant — le genre de livre où on a envie de tout surligner, tant il y a à retenir ou réfléchir !) et disponible ici:

http://www.la-grange.net/2010/01/10/litterature-transition

(en illus­tra­tion, des pages issus du man­u­scrit hyyyyyper connu sous le nom de Livre de Kells — si vous con­nais­sez pas, il a inspiré le film d’animation “Bren­dan et le secret de Kells” — quoi !!! tu con­nais pas ?!!!!)

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Dans : Culture, Littérature

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10 Commentaires

  1. Nouar dit :

    En même temps, peu de monde est prêt à payer pour un sup­port numérique.
    Je ne touche aux livres numériques que pour le gra­tuit, je ne me vois vrai­ment pas payer pour ce for­mat (comme je ne me vois pas payer un CD en mp3).
    Si j’achète, ce sera l’objet, et on peut très bien acheter un bel objet — j’adore évidem­ment les beaux livres — pas du presque irréel.

  2. Ratatosk dit :

    Et hop je reviens pour quelques réflex­ions qui font suite à la lec­ture de cet arti­cle.
    D’abord, il y a le prix, ou plutôt le cout de revient que je trouve amu­sant car, comme le livre numérique, il n’est que virtuel. Faire un “ebook enlu­miné” n’est qua­si­ment pas plus dif­fi­cile que de faire un “ebook texte”. Il n’y a là qu’un prob­lème de pra­tique. La seule jus­ti­fi­ca­tion d’un prix pro­hibitif ne peut tenir qu’à l’enlumineur.
    Or, je fais une sup­po­si­tion (ce n’est qu’une sup­po­si­tion) : pour que le cout de revient soit impor­tant il faut des prestataires au nom­bre desquels on trouve l’enlumineur qui, ayant estimé son tra­vail à une cer­taine somme l’a fac­turé. L’éditeur, lui a accepté. Si cette sup­po­si­tion s’avère juste, on peut la com­pren­dre mais elle fait de ce livre un “pro­duit” et non une “oeu­vre artis­tique”.
    Il est triste d’imaginer que les artistes d’aujourd’hui puis­sent trop sou­vent met­tre un prix sur leurs oeu­vres comme les dif­fuseurs sur leur dif­fu­sion et les édi­teurs sur leur édi­tion. Tout cela n’est plus que com­merce et la valeur s’en trouve diminué en con­séquence. Je ne nour­ris pas le phan­tasme de l’artiste pau­vre mais vouloir écrire, comme vouloir vivre de son art, c’est pren­dre un risque, le risque de la pré­car­ité et de l’incertitude.
    Comme tous, je mets un prix sur mes livres papiers (Nor­mal, il inclut la façon, l’expédition…) mais aussi sur mes ebooks (Nor­mal, la loi française m’y force à mon corps défen­dant).
    Une réflex­ion pour Nouar. C’est bien joli de n’accepter que le gra­tuit pour les fichiers numériques mais c’est, quand même, affaib­lir la créa­tion (je dis bien affaib­lir et non tuer). Je com­prends sa posi­tion vis à vis de l’objet, et c’est pourquoi Ratatosk Dif­fu­sion pro­pose de tra­vailler avec des arti­sans capa­bles de trans­former le fichier en livre unique, mais Nouar oublie que beau­coup d’auteurs ont du mal à assumer une édi­tion papier. La dépense n’a rien à voir là dedans, c’est l’espace et la dif­fu­sion qui posent prob­lèmes. Pour “Citoyen” j’ai fait un tirage papier, (100kg, 500 exem­plaires, 10 car­tons à écouler sur les routes…) mais pour le suiv­ant, un recueil de nou­velles que j’espère finir dans le mois, ce ne sera pas le cas. Je pour­rais, cepen­dant, faire imprimer à cha­cun le livre qu’il veut, pour 20,00€ (broché) mais aussi pour 200,00€ (cou­ver­ture cuir) s’il le souhaite. Moi, je risque de démé­nager et je n’en peux plus de par­ler de ma bib­lio­thèque en tonnes.
    Nouar a quand même rai­son lorsqu’il parle de l’objet puisque, comme me l’a rap­pelé un ami pho­tographe, dans un siè­cle, il ne restera rien du numérique. Le livre per­dure, le fichier dis­parait à un rythme tou­jours plus accéléré. Pour­tant, si vous souhaitez con­tin­uer à lire, il va fal­loir vous fendre un peu et dépenser un chouïa pour que nous puis­sions dif­fuser nos écrits et manger un peu. Celui qui ne cherche que le gra­tuit ne s’intéresse pas à la lec­ture, au texte, il veut un pro­duit, un vague loisir. J’ai mis mon livre à 2,76€ (remise de 5% inclue) et j’aurais pu faire moins mais le prob­lème est qu’il faut fixer un prix. D’une part, merci à nos édiles, une fois de plus, et, d’autre part, merci aux lecteurs car les uns ne jure que par le gra­tuit (@&#!§) et les autres snobent un livre car, s’il est trop peu cher, cela sig­ni­fie qu’il n’est pas bon. Mais, non, cela veut seule­ment dire que l’auteur souhaite qu’il soit acces­si­ble. J’ai envis­agé de met­tre mon livre à moins de 1,00€ mais tous m’en ont dis­suadé.
    Je con­clu­rai en dis­ant que, oui le numérique pos­sède ce qu’il faut pour refaire du livre enlu­miné une réal­ité si les artistes ont, eux, le courage de pren­dre des risques. A chaque nou­veau livre je me pose la même ques­tion : com­bien suis-je dis­poser à per­dre? La réponse est évi­dente : rien qui ne met­tent ma famille en dan­ger mais tout le temps néces­saire pour enfin espérer vous séduire.

  3. Paumadou dit :

    Beau­coup de choses à répon­dre à cela (trop en fait, ça néces­sit­erait au moins une dizaine d’articles tant il y a à dire !)
    A Nouar, je n’ai pas répondu car il s’agit là d’une con­fu­sion entre la gra­tu­ité et la légal­ité qui relève soit d’une mécon­nais­sance, soit d’un aveu­gle­ment volon­taire: on n’achète pas que le sup­port matériel, on achète aussi le droit de jouir de l’oeuvre pour son usage per­son­nel et les sou­venirs, les émo­tions et tout ce qui peut être provo­qué par l’oeuvre intel­lectuelle con­tenue dans le sup­port. Sans être une accro du copy­right, je pense que l’auteur d’une oeu­vre (quelle qu’elle soit) a le droit d’être rémunéré décem­ment. Je ne peux pas encour­ager le tout gra­tuit pour le numérique car c’est dire que la valeur intel­lectuelle du pro­duit est nulle et que seul compte le sup­port marchant qu’on peut bête­ment reven­dre…
    Là se développe l’idée de pos­ses­sion : beau­coup de gens aiment posseder des oeu­vres “physiques”. Ici, je par­lais d’art et dans l’art, au-delà de l’oeuvre physique (le bout de toile, le morceau de bronze, etc.), ce qui fait l’intérêt, c’est l’oeuvre intel­lectuelle. Il y a une jouis­sance à pos­séder une part intel­lectuelle de l’oeuvre et encore, tout cela reste virtuel puisque l’artiste garde sur son oeu­vre les droits les plus impor­tants, un col­lec­tion­neur n’achète jamais que le droit d’avoir acquis l’oeuvre… Encore une fois, il faut être col­lec­tion­neur d’art (le vrai l’amateur au sens “aimer”, pas le spécu­la­teur) pour com­pren­dre réelle­ment le con­cept d’achat d’une oeu­vre d’art numérique sans sup­port physique. Mais le marché de l’art est dif­férent du com­merce de super­marché… D’où ma non-réponse puisque je con­sid­érais le com­men­taire un peu à côté du pro­pos de l’article.

    A Ratatosk, oulà, je ne sais pas où don­ner de la tête tant il ya des choses qui m’interpellent dans votre com­men­taire. Ca m’a fait bondir (et mis de mau­vaise humeur je dois l’avouer) parce qu’il y a telle­ment là d’idées que je ne partage pas et que je ne cesse de démon­ter jour après jour que j’ai failli sup­primer le com­men­taire (mais je ne l’ai jamais fais, même quand les sujets sont si polémiques).
    Je ferais court et droit au but (ce com­men­taire est déjà trop long :P ):
    – Une enlu­miné numérique n’est pas un bête ebook avec des images. Si on prends en compte la CSS3 (et ses fonc­tions avancées) et le javascript (for­mat epub3), on peut créer des évène­ments, des mou­ve­ments, des choses beau­coup plus évoluées que quelques images ici et là. Reste que si la même per­sonne s’en occupe, ça ne prend que du temps. Et le temps se rémunèrent : ou alors on est con­damné à n’avoir que des oeu­vres d’amateurs, dégradant ainsi l’art et la qual­ité du livre lui-même.
    – Il faut arrêter de penser que l’art n’a pas de valeur marchande. C’est une vision idéal­isée de l’art (con­stru­ite pour le grand pub­lic par des biographes roman­tiques : tous le monde imag­ine Van­gogh — qui était fou — ou Picasso et Matisse qui, eux, ont fini loin de la mis­ère dans laque­lle ils ont débutés) la dif­férence entre un artiste ama­teur et un pro­fes­sion­nel se place juste­ment là : l’amateur ne peut pas don­ner de valeur finan­cière à son oeu­vre (ou alors au pif), le pro­fes­sion­nel a l’argent à l’esprit (pas par intérêt mesquin, juste parce qu’il a passé tant d’heures dessus et que ces heures doivent être rémunérées — y com­pris les heures de réflex­ions pré-création) Tous les artistes ont tou­jours mon­nayé leur art ! Les prises de risques exis­taient, mais pas sans con­trepar­tie (Voir l’histoire du Tombeau de Jules II par Michelange)
    – Penser à la con­ser­va­tion de l’oeuvre avant de penser à l’oeuvre elle-même, c’est regarder en arrière. La con­ser­va­tion est l’affaire des con­ser­va­teurs, l’art des artistes. Si l’artiste ne pense son oeu­vre qu’en terme de con­ser­va­tion durable, il ne peut pas innover (car les tech­niques de con­ser­va­tion n’existent pas encore puis que la tech­nique elle-même !) Ensuite, oui, il n’y aura peut-être plus rien dans 100 ans, et alors ? Vit-on dans le passé ou le futur ? Le pein­tre Apelle est renommé comme le plus grand pein­tre de l’antiquité… on n’a jamais retrouvé une seule de ses oeu­vres ! Mais son nom et sa renom­mée et la descrip­tion de ses oeu­vres se sont trans­mises tout de même, il a eu une grande influ­ence même parmi les gens qui n’avait jamais connu de visu ses pein­tures. Tout ne dis­paraî­tra pas, on laisse tou­jours des traces. Et quand bien même cela dis­paraî­trait ? Dans cent ans je serai morte (enfin j’espère vu l’âge que j’aurais), qu’on m’ait oublié serait dans l’ordre des choses.
    (j’arrête là, c’est déjà trop long ;) )

  4. Ratatosk dit :

    Je vais faire court. D’abord pour remercier de ne pas avoir sup­primé le com­men­taire et, ensuite, parce que, vis­i­ble­ment, je n’ai pas atteints mon but qui n’était pas celui retenu par Pau­madou. Dom­mage mais pas grave puisque c’est l’échange qui fait avancer. Le com­men­taire, le mien, était, sans doute, trop long et beau­coup trop court à la fois.

    A pluche, je ferais gaffe la prochaine fois :-))

  5. Nouar dit :

    Ou je n’ai pas été com­prise, ou je m’exprime très mal.

    @Ratatosk :
    Je ne parle pas bien sûr pas de “que du gra­tuit” pour les nou­veautés !
    Les nou­veautés je les achète, mais sur papier. Je n’ai jamais piraté un livre (je ne sais même pas si ça existe beau­coup, et ça ne doit pas être les titres les plus intéres­sants…) ni téléchargé un livre qui ne soit pas un clas­sique ou un cours/une con­férence.
    Ma liseuse ne me sers que pour les textes libres de droit (les clas­siques dis­ons, et encore je les ai aussi en ver­sion papier, c’est sim­ple­ment quand j’ai besoin de tout trans­porter en même temps, comme lorsque je tra­vaille ailleurs que chez moi) — et mes cours, mais ça c’est autre chose.
    Du coup, j’ai déjà répondu au “il va fal­loir dépenser pour que nous man­gions” : je le fais, mais pour les livres papiers.
    Le prix de ton livre est rel­a­tive­ment bas (mon com­men­taire valait plutôt pour les livres numériques au même prix que les livres papiers). Dans ce cas je pense qu’internet (au même titre que pour la musique !) peut servir d’espace de décou­verte. Alors ta pos­si­bil­ité de faire imprimer ton livre rejoindrait par­faite­ment son prix bas. J’imagine que si je l’achetais et le trou­vais for­mi­da­ble je voudrais l’avoir en ver­sion papier et alors je le com­man­derais. De même que je décou­vre grâce à inter­net des artistes musi­caux incon­nus et en vient ensuite à leurs albums. Je ne peux pas con­cevoir le virtuel autrement que comme un dou­ble pra­tique : les mp3 dans mon baladeur et les ebooks dans ma liseuse, quand je suis en déplacement.

    @Paumadou : Tout d’abord (et je me répète par rap­port à ma réponse précé­dente) je n’ai absol­u­ment pas parlé de ne pas rémunérer les auteurs. Mais j’ai plutôt ten­ter d’expliquer pourquoi, pour moi, il est dif­fi­cile de payer une ver­sion numérique (ce qui ne veut pas dire que je la télécharge illé­gale­ment pour autant, j’insiste).
    Évidem­ment dans une œuvre ce n’est pas d’abord l’objet qui compte mais l’œuvre pour elle-même, etc. Évidem­ment.
    Mais je rap­pelle qu’ici on parle de BEAU livre, d’enluminé. Donc bien, aussi, de l’objet. Et si j’achète cet objet, parce que c’est un bel objet, je le voudrais en ver­sion papier.
    Alors oui, je télécharge les clas­siques tombés dans le domaine pub­lic, parce que ce sont de beaux textes. Mais je les ai aussi en beaux livres (ou pas beaux, mais vieux, j’aime aussi quand ils sont passés dans d’autres mains et que les lecteurs précé­dents y ont laissé leurs traces). La rela­tion de lec­ture passe aussi par l’objet. Il est peut-être inutile de citer le Corneille de Sartre, quelque chose comme “gros rougeaud, rugueux, au dos de cuir, qui sent la colle”, mais c’est un peu ça. Et puisqu’on par­lait de pein­ture : la rela­tion devant l’œuvre elle-même est incom­pa­ra­ble avec celle devant une repro­duc­tion. Il y a un peu de ça dans les beaux livres, même si le texte reste le même.
    Et puis même en amoureuse du dessin, les œuvres numériques sont bien ven­dus sous forme de tirages non ? Pourquoi devrait-on trou­ver nor­mal que le livre reste virtuel ?
    Mon prob­lème est plutôt sur le fait de vouloir créer de beaux livres virtuels. L’article posait un peu la ques­tion du pourquoi les gens seraient prêts ou non à payer pour ça, c’est ce à quoi j’ai essayé de répon­dre. Nul doute que les gens sont prêts à payer pour un beau livre papier. S’il est numérique il a selon moi une valeur en moins, celle du bel objet (ce qui ne veut pas dire que je voudrais pou­voir le télécharger gra­tu­ite­ment, encore une fois).

  6. Paumadou dit :

    @Nouar : en effet, le dis­cours ressem­blait beau­coup à un dis­cours “sur inter­net c’est gra­tuit” sans penser plus loin (vu que j’ai croisé pas mal de per­son­nes ayant ce dis­cours aupar­a­vant j’ai été encline à croire que c’était encore le cas)
    Je pense que j’ai dû mal m’exprimer quelque part égale­ment puisque quand je parle d’enluminé numérique, je ne parle pas de “livre illus­tré homoth­é­tique” (c’est à dire qui peut être imprimé). Le numérique est telle­ment plus qu’un sim­ple texte et quelques images ! Le code HTML/CSS/Javascript qui con­stru­ise le livre numérique per­met énor­mé­ment de choses qui ne pour­ront jamais être bête­ment imprimé (même avec un livre aug­menté d’un DVD). On peut par exem­ple provo­quer une évène­ment (appari­tion d’un texte, d’une fenêtre après un cer­tain temps : la page s’ouvre, 20 sec­on­des plus tard, le texte est rem­placé ou un musique se lance…), casser la linéar­ité d’un récit (un peu comme un blog où il est plus aisé de papil­lon­ner que de lire dans l’ordre chronologique, en cli­quant ici ou là sur un lien), les pos­si­bil­ités de nar­ra­tions sont alors infinies si on cesse de se lim­iter au sim­ple texte+images (imag­inez un texte qui s’affiche et s’efface au fur et à mesure, qui demande une impli­ca­tion impor­tante du lecteur dans l’histoire) Jusqu’ici on était lim­ité au sup­port papier et aux his­toires immuables. Avec le numérique, cela peut évoluer (je dirais presque “Enfin !” tant les gens se plaig­nent de ne pas voir la lit­téra­ture se renou­veler…)
    La plu­part des livres que je lis (je parle des textes con­tem­po­rains, pas des clas­siques libres de droits) ne sont disponibles qu’au for­mat numérique. Si pour l’instant, ils restent très sem­blables au “papier”, je peux observer de plus en plus d’amusement chez les auteurs-codeurs pour trou­ver d’autres formes de nar­ra­tions, de mises en pages, bref d’originalité qui pour­raient ren­dre le livre numérique réelle­ment indépen­dant du livre papier. Ces codeurs pren­nent du temps (beau­coup) pour réus­sir des choses et sont forte­ment lim­ités par les con­traintes com­mer­ciales qui imposent qu’un livre au for­mat epub soit com­pat­i­ble sur toutes les liseuses du marché… Si on imag­ine le livre “oeu­vre d’art numérique”, plus besoin de brider les ver­sions parce qu’aucun con­struc­teur n’est au point sur les stan­dards offi­ciels (c’est affolant mais c’est vrai… Un peu comme si votre nav­i­ga­teur ne lisait pas cette page web telle qu’elle est mais for­mate com­plète­ment la mise en page à sa sauce…) : le livre-oeuvre d’art serait conçu pour tel sup­port (unique), dans tel for­mat, puisqu’il ne serait des­tiné qu’à quelques per­son­nes ça n’aurait plus d’importance. Mais il ne s’agirait alors pas d’un équiv­a­lent “livre d’art” (qui entr­erait dans un marché édi­to­r­ial avec risque, mise de fond et rentabil­ité) mais bien d’une oeu­vre d’art numérique (où le tra­vail serait payé au prix que l’auteur en demande).

  7. Ratatosk dit :

    Vu que je me suis aussi mal exprimé, il y a des jours avec et des jours sans… Nous devri­ons presque tout effacer et recommencer.

    Bonne soirée à vous, je vais me coucher et m’abstenir de réa­gir sur quoi que ce soit pen­dant quelques jours.

  8. Paumadou dit :

    Maaaaaaaaaaaais non ! C’est bien de ne pas com­pren­dre, ou de mal s’exprimer, ça per­met de dis­cuter et clar­i­fier les points de vue et les idées ;)

  9. Ratatosk dit :

    Je suis d’accord mais, pour l’heure, autre chose acca­pare mon esprit. Je ne dirai pas quoi mais me con­tenterai de citer Aragon : “Ce qu’il faut de mal­heur pour la moin­dre chanson…”.

    A bien­tôt :-)

  10. Pan dit :

    D’abord, il y a le prix, ou plutôt le cout de revient que je trouve amu­sant car, comme le livre numérique, il n’est que virtuel. Faire un « ebook enlu­miné » n’est qua­si­ment pas plus dif­fi­cile que de faire un « ebook texte ». Il n’y a là qu’un prob­lème de pra­tique. La seule jus­ti­fi­ca­tion d’un prix pro­hibitif ne peut tenir qu’à l’enlumineur.
    Or, je fais une sup­po­si­tion (ce n’est qu’une sup­po­si­tion) : pour que le cout de revient soit impor­tant il faut des prestataires au nom­bre desquels on trouve l’enlumineur qui, ayant estimé son tra­vail à une cer­taine somme l’a fac­turé. L’éditeur, lui a accepté. Si cette sup­po­si­tion s’avère juste, on peut la com­pren­dre mais elle fait de ce livre un « pro­duit » et non une « oeu­vre artistique ».”

    Heu… Je ne sais même plus quoi dire tant la “vision roman­tique” de l’industrie du livre me dépasse, et c’est une excep­tion bien franco-française. Ça sonne peut-être bien mais à par­tir du moment où quelque chose est vendu, c’est un pro­duit. Déjà, à la base, pro­duit = résul­tat créatif d’une activ­ité. Bon, pas­sons, y’a d’autres marchés beau­coup moins roman­tiques mais c’est pas cool d’en par­ler en France.

    Je vais m’étendre là-dessus :

    Faire un « ebook enlu­miné » n’est qua­si­ment pas plus dif­fi­cile que de faire un « ebook texte ».”

    J’ai quand même beau­coup de mal à enten­dre ça… et ça démon­tre quand même une cer­taine naïveté par rap­port à ce marché de fab­ri­ca­tion (je le sais, je suis en plein dedans ; Pau­madou le sait mais je préfère préciser).

    D’une, tous les ebooks texte ne coû­tent pas la même chose à fab­ri­quer.
    – il y a des solu­tions sou­vent gra­tu­ites qui don­nent des résul­tats qua­si­ment tou­jours médiocres (con­ver­tis­seurs, export depuis traite­ment de texte, etc.)
    – il y a des solu­tions médi­anes où il y a pro­duc­tion du fichier avec des moyens humains der­rière et où on automa­tise au min­ima.
    – il y a enfin les solu­tions onéreuses où, faute de fichier numérique, le prestataire est obligé de scan­ner un “mas­ter” depuis le livre papier, le passer à l’OCR, le cor­riger, etc.

    De deux, le coût de pro­duc­tion d’un ebook ne vaut pas les 1 et 0 qui com­posent le fichier numérique. Il vaut le temps passé par des per­son­nes pour le fab­ri­quer. Si mise en page spé­ci­fique, effets typographiques et autres joyeusetés, alors il est nor­mal qu’on passe plus de temps dessus et que le coût de revient soit plus élevé.

    Pour rap­pel, le prix/coût de revient = coût de pro­duc­tion + coûts de dis­tri­b­u­tion + charges.

    Et je ne parle même pas des pro­jets com­plexes avec mise en page fixe (fixed-layout) + Javascript.
    Et je rajoute même un gros prob­lème qui pèse énor­mé­ment dans la bal­ance (et peut-être que les coûts moyens pour­raient être large­ment bais­sés grâce à ça) : toute la phase de beta-test du fichier parce qu’il faut véri­fier son bon fonc­tion­nement et qu’on est loin d’avoir tous les out­ils que les développeurs de nav­i­ga­teurs web met­tent à dis­po­si­tion des web-designers. Pour le livre numérique, ces outils-là n’existent pas, nous sommes obligés de faire des allers-retours d’une liseuse à l’autre, ce qui est une perte de temps con­sid­érable. Voir http://www.baldurbjarnason.com/notes/treat-ebook-developers-as-developers/
    Per­son­nelle­ment, ça se traduit par des guide­lines à usage per­son­nel, guide­lines qui cou­vrent à peine les bases très sim­ples d’EPUB2 pour savoir com­ment tel ou tel code réa­gira sur telle ou telle machine. On va passer à EPUB3, c’est déjà un gros bor­del avec EPUB2… et tout indique que ce n’est pas prêt de changer, auquel cas cer­tains fer­ont un fichier par liseuse / vendeur de référence… et hop, encore des coûts en plus.
    Pour le moment, les seuls qui jouent à peu près le jeu et four­nissent quelque chose aux développeurs sont Ama­zon (doc­u­men­ta­tion + ému­la­teur Kin­dle) et Apple (doc­u­men­ta­tion). Dans les deux cas, on ne peut pas dire que les doc­u­men­ta­tions soient exhaus­tives. Autrement dit, le développeur qui code saura que le fichier fonc­tion­nera chez Ama­zon et/ou chez Apple, et devra aller ensuite tester chez les autres, cor­riger, re-tester, re-corriger, re-re-tester, etc. C’est un cauchemar en matière de développe­ment, réelle­ment. Pour mes guide­lines per­son­nelles, ça vaut dire 2 semaines de tests + une ving­taine de liseuses / appli­ca­tions. Donc, à chaque ligne de code un peu com­pliquée -> 20 tests. Impos­si­ble d’en voir le bout. Il n’y a pas longtemps, un prestataire a d’ailleurs présenté un tableau géant réper­to­ri­ant code, moteurs de ren­dus et sup­port ou non-support. C’est un coût énorme vu le temps passé là-dessus, coût qui se réper­cute sur la fac­ture… donc si un gros édi­teur passe par là, qu’il fasse du lob­by­ing pour que les reven­deurs fassent ce boulot-là, il a beau­coup d’argent à y gagner.

    Du coup, même si je com­prends la par­tie sur l’enlumineur qui jus­ti­fie le coût pro­hibitif, c’est un rac­courci assez sim­pliste, je trouve.
    Bien sûr, pro­duire du con­tenu coûte de l’argent, mais écrire du code aussi. Il est nor­mal qu’on val­orise cette compétence.

    Exem­ple : je peux sor­tir un livre enlu­miné en 2 min­utes avec l’export ePUB de Pages sur Mac (je l’ai fait pour un tuto­riel). Je peux passer 3 jours (temps-plein) à met­tre en page un livre numérique textuel, auquel cas je fac­tur­erais une par­tie “book design”. Dans le pre­mier cas, c’est un guide donc pure­ment un pro­duit comme vous l’entendez. Dans le deux­ième (et ça tombe bien puisque ce tra­vail a été pub­lié), on par­lait d’une œuvre lit­téraire.
    Donc,

    Faire un « ebook enlu­miné » n’est qua­si­ment pas plus dif­fi­cile que de faire un « ebook texte ». Il n’y a là qu’un prob­lème de pratique.”

    n’est pas “juste” puisqu’il est déjà plus dif­fi­cile de réaliser cer­tains ebooks texte que d’autres. Évidem­ment, faut baigner dans le code des livres numériques pour s’en ren­dre compte, et c’est ce qu’on a tou­jours du mal à expli­quer parce que les gens qui ne s’y intéressent pas ne com­pren­nent pas la prob­lé­ma­tique et le pourquoi le sur­coût. Mais c’est une réalité.