Ai-je tué un homme ?

Ça m’est revenu comme une bouf­fée d’air rance à la figure. Comme si j’avais réou­vert le caveau depuis long­temps fermé. Ai-je tué un homme ?

En fouillant au fond du jar­din, dans le tas de merde qui pousse depuis des années juste à côté du caba­non, je suis tombé sur un per­mis de conduire belge, la photo à moi­tié déchi­rée ne lais­sait pas voir de visage, un vieux per­mis. Je n’ai pas vu le nom, j’ai juste eu ce flash.

Michel, Phi­lippe, Marc Angoumanche.

Puis le second : je l’ai tué.

Pas il est mort, non, juste je l’ai tué. Je me sou­viens juste qu’il a débar­qué tard dans la nuit, comme font tous les types pau­més par ici. Je ne le connais­sais pas, j’étais seul. Ado­les­cent, quinze ans peut-être, guère plus. Ma sœur Dieu sait où, mes parents absents. Il a débar­qué et je l’ai tué.

Son per­mis se retrouva dans un tas de jouets cas­sés et de vieux fringues usés, tous les trucs qu’on jette dans le coin depuis longtemps.

Je me sou­viens de rien, juste qu’il est là sous le cabanon.

Peut-être…

Pour être sûr fau­drait aller creu­ser, mais si je creuse et que je tombe des­sus ? S’il est vrai­ment là ? On va me poser des ques­tions, faire une enquête. C’est une chose de savoir où se trouve un cadavre, s’en est une autre de le remettre au jour.

Peut-être…

Le type a débar­qué de nuit pour me voir, moi ou ma famille. Sans voi­ture, enfin, je crois, rien que lui et son per­mis. Sans sac ? Vraiment ?

Je ne me sou­viens pas.

Il a débar­qué, on a dis­cuté un peu, enfin, ça serait logique qu’on l’ait fait. Je me sou­viens juste de mon idée qui gran­dis­sait : j’allais le tuer. Juste pour voir ce que ça fai­sait. Aucune ani­mo­sité contre lui, rien à lui repro­cher. Enfin, je ne crois pas…

J’ai réflé­chi à la manière de cacher le corps, ça je m’en sou­viens. Dans la terre meuble et boueuse au pied du vieux pigeon­nier en par­paings verts fon­cés ser­vant vague­ment d’atelier-abri de jar­din à mes parents. A ma sœur et moi, de mai­son dans notre enfance, de lieu de réunion de notre club secret avec H. et N. les enfants des voi­sins. Un ratir-tout avec de vieux pots en terre cas­sés, les vélos rouillés et c’est à peu près tout. Vingt ans que j’y avais pas fichu les pieds, qu’est-ce qui m’a pris ?

Je me sou­viens. Je l’ai tué.

Mais com­ment ? Rien de violent, ça m’aurait mar­qué, non ? Quand on défonce la tête d’un type à coup de mar­teau, on s’en sou­vient ! Je sou­viens de lui, debout dans la cui­sine, on a dis­cuté… Non, je ne me sou­viens pas avoir dis­cuté, ça c’est pas un sou­ve­nir, juste une conclu­sion. Un inconnu n’arrive pas dans la cui­sine de vos parents sans que vous ayez échangé un seul mot avec lui. Je ne me sou­viens pas l’avoir tué. Juste lui debout dans la cui­sine, sans sac, une sil­houette plus qu’une per­sonne, et je l’ai tué.

Au matin, rien n’avait changé, il n’était plus là, la terre devant le vieux pigeon­nier était tou­jours aussi boueuse et meuble… com­ment savoir si je n’ai pas rêvé tout ça ?

Il y a le per­mis, ça je ne peux pas l’avoir rêvé. Il est resté intact tout ce temps dans le tas d’immondices. Il n’y a que le permis.

Peut-être a-t-il dormi là, comme n’importe quel type paumé dans le coin. Au matin, il était parti, et son sou­ve­nir s’est effacé comme si ça n’avait pas d’importance. Ça n’en avait pas, per­sonne ne savait qu’il était là, sauf moi.

J’ai jamais vu les flics, jamais rien entendu à pro­pos de lui. Perdu corps et âme. Du poi­son sans doute, le jar­din comme tou­jours était envahi de mau­vaise herbe. La cigüe pous­sait comme du chien­dent, j’ai dû en faire un tisane…

Peut-être…

Je ne vois pas d’autre solu­tion. Je ne me rap­pelle pas qu’il ait dormi, ni l’avoir étouffé, ni rien en fait. Une sil­houette debout dans la cui­sine, sans visage, juste un nom. J’ai pu rêver cette sil­houette, la confondre avec une autre. J’ai pu inven­ter ce nom, l’entendre n’importe où et le gar­der au fond de ma cer­velle imbi­bée. Mais le per­mis… Le per­mis de conduire presque intact après avoir passé plus que qua­rante ans dans le tas de com­post. Non, c’est impos­sible… et pourtant.

J’ai foutu le feu au tas. Juste au cas où. J’ai foutu le per­mis dans le feu, pour être sûr.

Sûr qu’on vien­drait pas m’emmerder avec ce type. Angou­manche. Il est parti en fumée, lui, son per­mis et son souvenir.

Ne reste plus que l’odeur du cramé dans le jar­din, comme une rémi­nis­cence quand je passe devant le vieux tas de par­paings qui tombe en ruine. Une rémi­nis­cence, un remors… pas d’avoir tué, juste d’avoir oublié.
Il y a peut-être un cadavre sous le cabanon.

Peut-être…

 

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Un avis sur “Il y a peut-être un cadavre sous le cabanon

  • 30 septembre 2012 à 10 h 00 min
    Permalink

    Bon­jour, et merci beau­coup pour ce billet comme je les aime. Je m’y perds vrai­ment entre sou­ve­nirs, diva­ga­tions et réa­lité. J’adore!

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