plication de texte (Ex ou Com ?)

[Aver­tis­se­ment : Je tiens à m’excuser par avance pour ce billet (ainsi que celui de demain), sachez que je ne suis en aucun cas res­pon­sable de ce qui est écrit ci-dessous. C’est juste la fin du mois, cela a été écrit dans l’urgence aussi, peut-être valait-il mieux que je ne le publie pas. Mais tant pis, il est écrit, il sera publié ! Encore une fois, déso­lée pour ce texte (et celui de demain) — Toute res­sem­blance avec un texte exis­tant est for­tuite, évidemment]

Tout le monde connaît la phrase “Oracle, ô des espoirs ! ô vies naissent enne­mies !” n’est-ce pas ?

C’est extrait de la pièce du chan­teur noir Cor­neille : Leu­cide

Leu­cide est un jeune homme qui voit tout plus clai­re­ment que les autres. En fait, il faut avoir des bases de culture pour connaître : Leu­cide est un nom romain, d’ailleurs, l’histoire se passe chez les Roms. Vous le savez, les bohé­miennes arnaquent les gens en pré­di­sant la richesse et l’amour dans les mains, et bien, là Leu­cide a hérité d’un sacré don : il voit l’avenir !

Sauf que comme y cause un peu pom­peux, per­sonne ne le com­prend et donc per­sonne ne le croit. Oui, en fait, Leu­cide, c’est une ver­sion moderne de Cas­sandre. Et mas­cu­line aussi. Mais comme les roms aimaient jadis à réin­ven­ter la mytho­lo­gie grecque.

Cas­sandre c’té cette gonz qui pré­di­sait tous les mal­heurs du monde, mais comme elle avait refusé de cou­cher avec Apol­lon, ce der­nier pas bégueule lui avait cra­ché à la figure et depuis, per­sonne ne la croyait plus. Vous com­pre­nez, elle était allée dire qu’il avait essayé de la vio­ler, mais comme Apol­lon, c’était un tom­beur et qu’elle-même elle était mignonne, on l’avait pas cru. Les types comme ça sont un peu lourd, mais ne violent pas, vous com­pre­nez ? Du coup, on l’avait accu­sée d’être une men­teuse et plus cru un seul mot de ce qu’elle disait. Nor­mal, quand on ment une fois, on ment tout le temps. Je vous refait pas l’histoire de Pierre et le Loup.

Bref, reve­nons à Leu­cide. Leu­cide donc voit l’avenir et dans la scène en ques­tion voici donc la phrase qui ne par­lera qu’à ceux qui la com­prennent (or, comme il vit dans un camp de Roms qui causent qu’à moi­tié rou­mains et pas du tout fran­çais, c’est dur) :

Oracle, ô des espoirs ! ô vies naissent ennemies !

La pre­mière par­tie de la phrase est facile à com­prendre : Oracle, ô des espoirs !

Oracle, c’est lui. Oui, je sais, j’ai dit qu’il s’appelait Leu­cide, mais en fait, Leu­cide, c’est son sur­nom… Son vrai nom, c’est Oracle, parce que ses parents savaient bien qu’il voit l’avenir, même s’ils ne le com­prennent pas. C’est sa grand-mère qui l’a sur­nommé Leu­cide : elle lui disait tou­jours “Toi, mon petit, t’as la tête sur les épaules. T’es leucide !”

Et du coup, le sur­nom est resté.

Donc Oracle, c’est lui, et des espoirs, c’est ce qu’il apporte : parce qu’il voit l’avenir et donc il aime­rait chan­ger le monde. Oui, je sais, on est tous dans son cas : sauf que nous, on ne voit pas l’avenir. Et c’est là qu’arrive la deuxième par­tie de la phrase : “ô vies naissent ennemies !”

Là, vous com­pre­nez que per­sonne pige rien. C’est du fran­çais qu’on cause pas dans les camps de roms… On la cause pas non plus dans les grecs, mais ça, Cor­neille n’est pas un adepte des kebabs, il ne peut pas le savoir. Faut bien pen­ser qu’il écrit tout ça depuis le 17ème arron­dis­se­ment, hein, c’est loin du périph’ de la porte d’Italie ou des grecs de Saint Michel.

Bref, reve­nons aux mots “ô vies naissent enne­mies !” Y’en a qui ont cru que c’était un allu­sion directe à Cas­sandre qui avait pré­dit la nais­sance de Paris à sa mère Sainte Gene­viève, et lui avait dit qu’il détrui­rait Troyes dans l’Aube… Ça serait logique puisque j’ai dit que Leu­cide était un de Cas­sandre, Cor­neille un épi­gone d’Homer (Simp­son) , sauf que ce n’est pas le cas !

Reve­nons au texte : “ô vieS naissENT ennemieS”

C’est au plu­riel : c’est une véri­table vision de Miss­Tic (c’est vrai qu’elle aurait pu l’écrire elle-même)

Les vies qui naissent enne­mies sont les jeunes qui s’opposent aux vieux. Lui en l’occurrence, contre ses parents, l’héritage lourd et consé­quent de son arbre généa­lo­gique, des idées et des cou­tumes qu’on lui imposent. Les vies qui naissent enne­mies, ce sont les jeunes enne­mis des vieux.

reviens-leon

Et voici Léon, le papy qui est en guerre contre les jeunes (et les raviolis)

On classe alors le com­bat d’Oracle-Leucide sur un ter­rain plus contem­po­rain : celui de la lutte des géné­ra­tions. C’est une moder­ni­sa­tion du mythe de Cassandre.

Voilà, cette exé­gèse vous était pré­senté  par le blog en roue libre… Si jamais vous avez à pré­sen­ter Leu­cide de Cor­neille au bac, n’hésitez pas à reprendre mes expli­ca­tions, vous ver­rez, vous aurez une note incroyable ! ;)

(la suite, demain)

Le pacte Auteur-Lecteur

J’ai récem­ment lu “La Cami­sole des anges” de Ber­nard Hana­nel (chez Atra­menta) et après une dis­cus­sion avec mon com­pa­gnon (que nous avions déjà eu aupa­ra­vant) je me suis ren­due compte que je n’avais jamais parlé, ici, du pacte entre l’auteur et le lecteur.

Un pacte ? Comme vends-moi ton âme et j’exaucerai tes voeux ?

Anton_Kaulbach_Faust_und_Mephisto

Naaaan ! Evi­dem­ment, c’est beau­coup moins sérieux (quoique) et sur­tout vous conser­vez votre âme pour vous, chers lecteurs.

En fait, ce pacte est un accord impli­cite entre l’auteur et le lec­teur : le pre­mier raconte une his­toire, le second accepte de la lire/écouter.

Mais c’est beau­coup plus sub­til que cela : l’auteur, en accep­tant de racon­ter son his­toire, doit faire l’effort de rendre son his­toire cré­dible. Suf­fi­sam­ment pour que le lec­teur y croit.
D’un autre côté, le lec­teur aban­donne sa réserve (celle qu’il a quand il lit les jour­naux ou apprend sa leçon de maths par exemple) pour accep­ter de “croire” ce que lui raconte l’auteur. Car dans un récit de fic­tion, il n’y a rien de vrai ! L’auteur peut tri­tu­rer les fait, les malaxer, les tordre, même lorsqu’il s’agit de faits réels ou de prin­cipes phy­siques, bio­lo­giques, etc.

Le lec­teur accorde à l’auteur le droit à une cer­taine liberté avec la réa­lité et le suit jusqu’à un cer­tain point. Ce pacte c’est donc :

L’auteur au lec­teur : Je veux t’emmener dans une his­toire, te trans­por­ter, si tu veux me suivre, il te faut accep­ter de me croire.

Le lec­teur à l’auteur : Je veux bien te suivre jusqu’à un cer­tain point, si tu n’es pas suf­fi­sam­ment cré­dible, j’arrêterai.

(cré­dible au sens de “en qui/quoi on peut croire”)

Les points de rup­ture du pacte

La cré­di­bi­lité d’un récit tient à beau­coup de choses :

  • des per­sonnes cohé­rents : ils ont des réac­tions humaines cohé­rentes avec ce qu’ils sont, du moins des réac­tions com­pré­hen­sibles par des humains (aux der­nières nou­velles, la FNAC n’avait pas ouvert de bou­tique sur Mars), ils inter­agissent avec les autres d’une manière “cohé­rente” avec leur carac­tère, leur passé, la situa­tion en cours. On ne peut pas trans­for­mer d’un coup un type timide et intro­verti en un mec exu­bé­rant prêt à toutes les folies, il faut une rai­son, un déclen­cheur et sur­tout que le per­son­nage réagisse cor­rec­te­ment à celui-ci. Pas de la manière dont le plan et la fiche du perso le disent, mais de la manière dont le per­son­nage, tel qu’il a été décrit dans l’histoire et la situa­tion dans laquelle les mots du récit le place, le ferait de manière logique (il y a tou­jours une logique, même si elle est tor­due :P)
  • des situa­tions réa­listes : on peut pla­cer l’action sur Mars, mais il fau­dra prendre en compte les carac­té­ris­tiques phy­siques et bio­lo­giques de la pla­nète, si elles ne sont pas quasi-identiques à la réa­lité, il faut une expli­ca­tion “plau­sible” pour ces modi­fi­ca­tions; deux per­sonnes qui se sautent dans les bras et tombent amou­reux doivent abso­lu­ment être dans une situa­tion “plau­sible” de le faire (par exemple si les deux per­son­nages s’apprécient sans que le coup de foudre ne les aient frappé jusqu’ici, et que d’un coup, l’un d’eux se jette sans rai­son sur l’autre, c’est pas cré­dible, il faut “ame­ner” la situa­tion : par les sen­sa­tions phy­siques, émo­tion­nelles, les carac­tères des per­sos, etc.) C’est le bou­lot de l’auteur.
  • la manière d’enchaîner les faits, les situa­tions : faire sor­tir un inconnu des cou­lisses pour tirer le per­son­nage d’un mau­vais pas, sans que l’inconnu ne joue un véri­table rôle dans l’histoire, c’est pas pro­fes­sion­nel de la part d’un auteur. Les scènes et les per­sos qui n’apportent rien ou peu ne sont pas tou­jours un point de rup­ture (tout cela dépend du lec­teur), mais lorsque la ficelle est trop grosse (un type pro­vi­den­tiel, une situa­tion tota­le­ment ana­chro­nique ou un acte du hasard par­ti­cu­liè­re­ment pas hasar­deux), le lec­teur a sou­vent du mal à y croire. Et s’il n’y croit plus, le pacte se rompt.

Les points de rup­ture peuvent être mul­tiples et sur­tout la limite de tolé­rance dépend beau­coup des lec­teurs : par exemple, lorsque je lis pour le plai­sir, je suis bonne lec­trice, j’accepte que l’auteur fasse une erreur, même plu­sieurs, à la condi­tion qu’il se montre doué par son style ou l’intérêt qu’il sus­cite pour l’histoire ou les per­son­nages. Mon com­pa­gnon, lui, est beau­coup moins tendre : une inco­hé­rence ne suf­fit pas à l’arrêter, mais à la deuxième, il s’énerve et arrête la lec­ture (d’ailleurs, mes­sieurs les auteurs de SF, si vous pou­viez évi­ter, il est d’une humeur mas­sa­crante après, merci ! ;P)

Mais l’intérêt de l’auteur doit être dans le fait que le pacte ne devrait JAMAIS se rompre ou même ris­quer de se rompre (si l’attention du lec­teur est éveillé sur un point peu cré­dible, elle sera très dif­fi­cile à “endor­mir” de nou­veau et les pro­blèmes de cré­di­bi­lité sui­vants seront autant de points de rup­ture pos­sible du pacte.

Le pacte n’est pas une ques­tion de genre littéraire

On peut faire croire n’importe quoi au lec­teur ! Il faut juste savoir ame­ner les choses. “Plus c’est gros, mieux ça passe”, c’est fina­le­ment vrai : écri­vez un récit de fan­tasy dans un monde ima­gi­naire, les lec­teurs croi­ront plus faci­le­ment à votre his­toire que si vous racon­tez la vie quo­ti­dienne de votre voisine.

Cela pour­rait être une ques­tion de genre lit­té­raire : la fan­tasy fait immé­dia­te­ment état d’un pacte où le lec­teur veut bien “croire” même à l’impossible, quand la fic­tion réa­liste, le lec­teur ne croira pas d’emblée à votre his­toire de prince sur un che­val ailé. Mais n’allez pas croire que c’est plus facile de conser­ver le pacte intact en écri­vant de la fantasy !

En fait, le pro­blème reste le même : les per­son­nages, qu’ils soient elfes,  vam­pires ou humains, doivent réagir de manière cohé­rente, les situa­tions, qu’elles se déroulent dans votre salon ou sur la lune, doivent être logiques dans l’univers créé, les enchaî­ne­ments, dérou­le­ment chro­no­lo­gique d’une jour­née de bou­lot ou sauts dans l’espace et le temps, doivent être cohé­rent et logiques avec le récit !

Le pacte progressif

Le pacte peut aller très loin, le lec­teur peut suivre le récit au-delà de toute notion cri­tique, de tout esprit scien­ti­fique, de toute rai­son, à la condi­tion que l’auteur tienne sa part du pacte et par­vienne à convaincre le lec­teur de ce qu’il dit/écrit est vrai dans l’histoire qu’il a inven­tée.

Le lec­teur s’offre presque sans réti­cence à l’auteur : “j’accepte de te croire”; à l’auteur d’amener pro­gres­si­ve­ment les points “incroyables” qu’il sou­haite inse­rer dans son récit : on aban­donne plus faci­le­ment sa “rai­son” quand on est habi­tué à l’auteur et son his­toire. Dans Harry Pot­ter, les élé­ments “magiques” sont intro­duits pro­gres­si­ve­ment, la situa­tion devient même hors de contrôle (fuite des Durs­ley à tra­vers le pays) avant même que la “magie” soit évo­qué. Pour­quoi le lec­teur y croit ? Parce que les per­son­nages sont cré­dibles dans la manière dont ils ont été décrit, dans les excès qu’ils com­mettent pour être “nor­maux” (au point que dès le départ, ils ne le sont pas). Dans Twi­light, on y croit parce que la nar­ra­trice est une fille “comme les autres” qui ne com­prend pas ce qui se passe, qu’il faut un sacré long moment avant que le fan­tas­tique de la situa­tion ne devienne réel­le­ment incroyable. Entre temps, on s’est habi­tué à l’héroïne et on a eu envie de la suivre. On peut faire

En fait, le pacte exige des deux par­ties qu’elles s’impliquent dans l’histoire : l’auteur a un devoir de rigueur et de cohé­rence (même dans son inco­hé­rence: Ray­mond Que­neau dans Les Fleurs Bleues joue avec l’incohérence mani­feste de son récit, mais on le suit volon­tiers car il a la rigueur du style et de l’histoire qui avance de manière presque “logique”) et le lec­teur a le devoir de “croire” ce qui lui est pos­sible de tolé­rer.

Mais il est le seul à pou­voir rompre le pacte : l’auteur n’a pas la faculté de ces­ser son his­toire (sauf lorsqu’il écrit avec le retour de ses lec­teurs en direct, ce qui est tout de même assez rare).
Le pacte peut éga­le­ment se rompre sur d’autres points que la cohé­rence : le style lourd, pesant qui ne se jus­ti­fie pas, et les fautes sont deux autres motifs de rup­tures (mais pour cela allez lire les 10 mil­lions d’articles et de bou­quins sur le sujet !)

Autres rai­sons de rup­ture du pacte, mais cette fois par la “faute” du lec­teur : le fait que l’histoire ne plaise pas évi­dem­ment (j’ai arrêté de lire des “chefs d’oeuvres” parce que je ne les aimais pas, cela arrive à tous de ne pas entrer dans une his­toire avec laquelle l’on n’a aucune affi­nité ou envie de conti­nuer), ou encore parce que l’histoire “éveille” des sen­ti­ments, des émo­tions, des sou­ve­nirs qui nous sont désagréables.

Un texte lie tou­jours l’auteur et le lec­teur par ce pacte. Les enjeux et les impli­ca­tions sont mul­tiples et dépendent des deux par­ties : l’auteur qui veut “ensei­gner”, celui qui veut dis­traire, qui veut cri­ti­quer, qui veut appor­ter sa lumière ou sim­ple­ment écrire ce qu’il veut (aka les rai­sons de l’auteur à écrire et publier son his­toire); le lec­teur qui cherche à se dis­traire, à éprou­ver des sen­ti­ments forts ou nuan­cés, à vivre d’autres vies (même désa­gréable), à vivre un happy end ou non, à se retrou­ver dans un per­son­nage, dans une situa­tion, à étu­dier, à décou­vrir (aka les rai­sons du lec­teur à lire ce texte et ses attentes)

Oser le “dire”

Dire est un verbe qu’il faut, paraît-il, évi­ter au maxi­mum.
Depuis tout petit, à l’école où nous devions rédi­ger moult textes et dia­logues pour faire com­prendre à nos pro­fes­seurs que nous avions com­pris ce qu’était l’écriture, ce qu’était une règle de mise en page, ce qu’était un syno­nyme, depuis cet âge donc, on nous répète qu’il ne faut pas uti­li­ser le verbe dire dans nos dia­logues (et même, par­fois, tout court).
Et cette habi­tude enfon­cée à coup de mau­vaises (ou bonnes) notes est si bien ancrée dans nos petites têtes, qu’on ne vien­drait plus la remettre en ques­tion. C’est au point que j’ai sou­vent vu des textes où le verbe dire n’est jamais uti­lisé et où l’auteur cherche à tout prix à varier ses verbes, abu­sant du dico des syno­nymes, tout ça pour évi­ter d’avoir à l’écrire.

Reve­nons donc sur cette stu­pide idée et démontons-là : on peut uti­li­ser dire sans aucun pro­blème. Certes, répé­ter la forme “dit Machin, dit Bidule”, c’est las­sant, mais ce n’est pas le verbe qui cause cette las­si­tude, c’est la forme uti­li­sée !
Je dirais même qu’il est par­fois indis­pen­sable d’utiliser des verbes neutres, pour don­ner plus de force à votre texte.

Être neutre, ce n’est pas une faiblesse

Dire n’est pas un verbe faible comme on vous l’a sans doute dit et répété, c’est un verbe neutre. Un verbe neutre, c’est un verbe qui explique sim­ple­ment ce qu’il doit expli­quer, sans emphase, sans inter­pré­ta­tion. Être, avoir et dire sont la base de notre langue, c’est avec ces verbes que l’on apprend la conju­gai­son, c’est avec ces verbes que l’on fait nos pre­mières phrases et que l’on apprend à uti­li­ser des syno­nymes (pour évi­ter de les uti­li­ser, jus­te­ment). Mais si être et avoir sont uti­li­sés sans aucun souci parce qu’ils sont impos­sibles à évi­ter, le verbe dire est sou­vent décrié. Et vous avez sans doute tous eux cette petite vague­lette rouge sous ce verbe assor­tie d’une note cin­glante de votre pro­fes­seur : “faible”.

Les mots en eux-même ont une conno­ta­tion plus ou moins forte, c’est vrai, mais les mots et les verbes faibles n’existent pas en fran­çais : ils sont neutres ou char­gés d’une signi­fi­ca­tion plus impor­tante. Dire n’est pas triste, gai, eupho­rique, dire ne dit rien en lui-même.

Par contre :  aver­tir, avouer, bavar­der, bla­guer, com­mu­ni­quer, conter, dégoi­ser, expri­mer, infor­mer, insi­nuer, insis­ter, jaser, jas­pi­ner, lâcher, objec­ter, par­ler, plai­san­ter, ren­sei­gner, nier, affir­mer, expri­mer, insis­ter, mon­trer, pré­tendre, pro­tes­ter, signi­fier, démen­tir, assu­rer, émettre, expri­mer, for­mu­ler,     conter, débi­ter, expli­quer, expri­mer, infor­mer, nar­rer, racon­ter, rap­por­ter, réci­ter, rela­ter (et j’en passe !) ; ces verbes ont tous une conno­ta­tion plus mar­quée en eux-même, une conno­ta­tion que vous ne devez pas juste prendre en compte dans le contexte de votre phrase, mais dans le contexte plus géné­ral de votre texte, de son sens, de ce qui y est important !

Pour don­ner du poids à vos mots, il faut savoir les doser

Si vous n’utilisez jamais de mots “neutres” parce que vous avez dans l’idée qu’ils sont faibles (et, Oh mon Dieu ! cela vous don­nera une mau­vaise note si jamais votre ancien pro­fes­seur de fran­çais à la retraite vous lit un jour), alors vous allez vous retrou­ver avec un texte rem­pli de mots à conno­ta­tion plus ou moins forte, et vous ris­quez de perdre le lecteur.

Lorsque je bêta-lis des textes, c’est une erreur que je peux consta­ter assez fré­quem­ment pour les dia­logues : tous les verbes y passent sauf le verbe “dire”. Au point de brouiller les pistes puisque les types s’effondrent, s’égosillent et s’embrasent dans des dis­cours qui finissent par res­sem­bler à des mon­tagnes russes d’émotions. Tout y est trop fort et trop connoté dès le début, de qui fait que les per­son­nages passent d’un simple bonjour-bonsoir inno­cent à une catas­trophe inter­na­tio­nale dou­blé d’un ticket gagnant au loto. Cela pour­rait être amu­sant si c’est le but recher­ché, mais, hélas, la plu­part des auteurs cherchent juste à évi­ter un verbe qui a dû les trau­ma­ti­ser étant enfants.

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Quand le faible aide le fort

Les verbes neutres aident à ren­for­cer un texte. En fait, lorsque vous choi­sis­sez quelle par­tie de votre phrase, de votre para­graphe, est impor­tante et à mettre en avant, vous choi­sis­sez aussi la par­tie qu’il faut affa­dir : faire une sorte de contraste, les verbes, mots et tour­nures neutres pour la par­tie la moins impor­tante de votre dis­cours, les verbes et tour­nures fortes pour faire pas­ser votre mes­sage. Mettre en lumière, en avant ce que vous esti­mez le plus important.

Un mot à forte conno­ta­tion, c’est comme un acte théâ­tral : ima­gi­nez que vous lisiez un texte où les per­son­nages sont sans cesse en train de se pâmer (parce que le café est froid), de non pas crier, mais hur­ler leur amour (des cho­co­la­tines) et qui don­ne­rait l’impression d’être des ado­les­cents emo, en lutte per­ma­nente contre le monde (alors qu’il s’agit juste d’un télé­phone déchar­gée…) Il y a de quoi se moquer, non ? Alors quand le texte se prend vrai­ment au sérieux…

Si vous n’arrivez pas à rem­pla­cer les expres­sions trop fortes par des tour­nures plus neutres, c’est peut-être que le pro­blème est ailleurs. Peut-être n’arrivez-vous pas à déter­mi­ner ce qui est le plus impor­tant dans votre phrase/paragraphe. Dans ce cas, je vous conseille de prendre plus de temps pour réflé­chir à la situa­tion de vos per­son­nages et à ce qui vous a poussé à écrire cette scène. Vous arri­ve­rez peut-être à trou­ver le moteur et l’intérêt de cette dernière.

Mais n’oubliez pas que si vous n’utilisez que des mots à fortes conno­ta­tions, le lec­teur va se las­ser très vite.

Le mythe du primo-romancier ou le syndrome Radiguet

Radi­guet a écrit Le Diable au Corps à 17ans, puis Le Bal du Comte d’Orgel à 18ans. Il est mort à 20. Son pre­mier roman a été un suc­cès cri­tique indé­niable. J’avoue, je ne l’ai jamais lu. Mais il est entré dans le mythe par une ful­gu­rance de créa­tion, à un âge jeune et de par sa mort dans la fleur de ce même âge comme on dit.

Aujourd’hui, beau­coup d’auteurs que je croise (et je ne fais sou­vent que les croi­ser puisque ces per­sonnes ne des­cendent pas de leur pié­des­tal pour échan­ger avec les com­muns des mor­tels) se prennent pour des nou­veaux Radi­guet. Tous n’ont pas 17 ou 18 ans, mais qu’importe l’âge ? Imbus d’eux-même, ils consi­dèrent leur unique livre (ou leurs deux pauvres bou­quins quand ils en ont deux) comme des chefs d’œuvre et accusent tous ceux qui ne les aiment pas de ne pas les aimer, d’être jaloux. Ils n’acceptent aucune cri­tique (évi­dem­ment, puisqu’on ne sait pas recon­naître un génie), ni aucun conseil (qui sommes-nous pour leur en don­ner d’ailleurs ?) et attendent la recon­nais­sance du milieu lit­té­raire et du monde entier. Le tout en cra­chant sur les édi­teurs qui ont refu­sés leur texte ou qui ont osé émettre des réserves sur celui-ci (pire, des corrections)

Raymond_Radiguet_by_Modigliani,_1915,_private_collection

Radi­guet n’était pas seul : il a bossé avec Coc­teau et son entou­rage, et quand je dis bossé, il faut savoir qu’il a été jour­na­liste (dans les années 20, c’était autre chose) et a publié des vers dès l’âge de 15 ans !

Le mythe du primo-romancier de génie est entre­tenu par les mai­sons d’éditions elles-mêmes.

Tous les ans, durant la ren­trée lit­té­raire sur­tout, au moins une mai­son d’édition va mettre en avant un jeune (voire très jeune) auteur et van­ter son style, sa sen­si­bi­lité, ou toute autre vertu qui pour­rait le faire vendre. On fera un belle photo, on s’arrangera pour qu’il soit invité par­tout et qu’on lui posera des ques­tions niaises: depuis quand tu écris ? pour­quoi ? as–tu d’autres pro­jets ? (je ne sais pas pour­quoi, le jeune âge de ses auteurs rends les jour­na­listes si condes­cen­dants qu’ils en oublient le vou­voie­ment qu’ils réservent aux “adultes”)

Ces auteurs qui auraient pu être modestes et hon­nêtes avec leur tra­vail, se font sans doute mon­ter le bour­ri­chon par leurs édi­teurs et comme ils ne sont pas encore sorti de l’adolescence, ils ont des réac­tions de lutte contre le monde entier, de recherche d’amour et de non accep­ta­tion qu’on puisse n’avoir rien à faire d’eux ou ne pas s’intéresser à leurs textes. (Je rap­pelle que le cer­veau n’est plei­ne­ment adulte qu’après la ving­taine, avant il reste des traces de réac­tions imma­tures : embra­se­ment pour des causes, empor­te­ment, réac­tion dis­pro­por­tion­née, tout ce qui par­ti­cipe des joies de l’enfance ! Note perso : cer­tains adultes n’arrivent jamais à les éli­mi­ner et se com­portent en gros bébé capri­cieux, c’est assez fré­quent chez cer­tains auteurs)

Il s’agit la plu­part du temps de comètes lit­té­raires (j’emprunte le terme à Neil Jomunsi qui l’a sorti il y a quelques temps) dont on n’entendra plus vrai­ment par­ler par la suite. Un bou­quin, peut-être deux, puis la flamme ces­sera de brû­ler. Parce que tout le monde n’a pas l’étoffe ou l’inspiration pour écrire dans la durée, parce qu’après 2 ans, ils n’auront plus 17-18ans et ça sera net­te­ment moins inté­res­sant pour les jour­na­listes (et on pas­sera à un autre)

L’idée qu’il faille faire ses preuves sur un pre­mier roman

Je ne sais pas non plus pour­quoi, mais il y a un mythe qui veut qu’il faille se mon­trer par­ti­cu­liè­re­ment brillant dès son pre­mier roman. Parce que l’idée, fausse mais très répan­due, est que c’est celui-là qui vous sor­tira du lot. C’est rare­ment le cas. S’il est vrai que les pre­miers romans sont par­fois mis en avant (parce qu’ils sont de bonne qua­lité, tout sim­ple­ment), la plu­part des auteurs devront faire leurs preuves par la suite. Le roman qui vous fera connaître (et vous ren­dra peut-être riche et célèbre), sta­tis­ti­que­ment, ne sera pas le pre­mier ! Plus vous publiez, plus vous aug­men­tez vos chances.

Ce n’est pas sur le pre­mier roman qu’il faut faire ses preuves : c’est sur chaque nou­veau roman que vous écri­vez ! Si vous ne vous amé­lio­rez pas, si vous vous conten­tez d’une méthode, on vous le repro­chera. Si votre pre­mier roman était bon mais que le second était nul, l’éditeur ne vous repren­dra pas pour un troi­sième ! (ou alors il fau­dra qu’il soit vrai­ment excellent !)

Fina­le­ment, il vaut mieux com­men­cer avec un bon roman et s’améliorer à chaque nou­velle sor­tie, que de débu­ter par le meilleur roman du monde et ne plus jamais arri­ver à atteindre cette même qua­lité par la suite. Car on consi­dé­rera alors que vous avez eu un coup de bol, mais que vous ne savez pas tra­vailler dans le temps. Vous êtes une comète, vous dis­pa­raî­trez rapi­de­ment des radars.

Ce mythe est hélas entre­tenu par les édi­teurs (le mythe du génie qu’on découvre séduit beau­coup les lec­teurs, ils en jouent), mais aussi par les concours. Com­bien de concours lit­té­raire s’adressent à des gens “jamais publié, pour des pre­miers romans” ? La plu­part   Ce qui poussent les auteurs à pen­ser que si leur pre­mier roman n’a pas eu le suc­cès escompté (for­cé­ment phé­no­mé­nal), alors il y a peu d’espoir pour les sui­vants. Ce qui est, bien sûr tota­le­ment faux.

Per­son­nel­le­ment, quand je le relis à pré­sent mon pre­mier roman publié, Absences (qui était le qua­trième que j’ai écris, les trois pre­miers étant res­tés à l’état de brouillons par­ti­cu­liè­re­ment mau­vais), j’ai honte ! Quand je pense au che­min par­cou­rut depuis, c’est colos­sal. Et à l’époque, je le trou­vais bon, c’est dire s’il faut arrê­ter de pen­ser qu’un pre­mier roman est for­cé­ment pro­met­teur ou excellent.

Entrer en écriture comme on entre en religion

Je n’ai pas été habi­tée depuis ma plus tendre enfance par l’écriture. J’ai tenté de nom­breuses fois de tenir des jour­naux intimes (que j’ai retrou­vés, d’ailleurs, en ran­geant mes affaires il y a peu, une hor­reur), j’ai aussi ali­gné quelques fic­tions, quelques pages dans des jolis cahiers, mais pas plus que n’importe quel ado. Moins, en tout cas, que ceux qui sont pas­sion­nés par l’écriture depuis tout petit et qui ne vivent que pour ça. Je n’ai pas la voca­tion. Du moins, je croyais ne pas l’avoir. Ça fait main­te­nant plus de quatre ans que j’écris et publie des livres, et jusqu’ici, rien ne me pous­sait à écrire comme un force mys­tique qui me ferait vivre un enfer si je ne le fai­sais pas. J’aime écrire, je suis bonne à ça, mais je pour­rais m’en passer.

Je n’ai réa­lisé que très récem­ment, à la lueur d’une année où j’ai sans cesse dû remettre en ques­tion mes cer­ti­tudes, mes ambi­tions et mes désirs, que je me trom­pais sur tout la ligne.

On entre bien en écri­ture comme on entre en reli­gion : par vocation.

La seule chose qui m’induisait en erreur, en fait, était la défi­ni­tion de cette voca­tion. Je voyais les amis qui écrivent depuis tou­jours, qui ne sont pas heu­reux s’ils ne peuvent pas poser leurs mots sur du papier, sur un écran, ceux qui ne sont pas heu­reux s’ils ne sont pas publiés, pas lus. Des gens qui met­taient tel­le­ment de pas­sion dans leur écri­ture qu’ils en res­sor­taient tor­tu­rés si le moindre pro­blème sur­ve­nait. J’imaginais que c’était ça, la voca­tion d’écrivain. Loin de l’image de la bonne sœur tout sou­rire qui affiche une foi quasi-inébranlable en disant que Dieu l’a choisi. L’Écriture ne m’avait pas choi­sie, tant pis ! On peut écrire sans que ça devienne le centre de votre monde, comme on peut croire en Dieu sans pour autant tout de suite aller prendre le voile ! Je ne vivais pas “en écri­ture”, j’écrivais avec un inté­rêt sou­tenu, mais sans plus.

Je me suis réveillée, un matin, il y a peu, et j’ai su. C’est tout con, et j’imagine que ceux qui ont eu à vivre une voca­tion reli­gieuse (ou autre) ont réa­lisé la même chose: un jour, ils ont su. Car c’est ça la voca­tion, pour moi : la cer­ti­tude. J’ai su que je devais écrire, j’ai su ce qu’il fal­lait faire et com­ment. Que jusqu’ici, je m’étais trom­pée, que je ne l’avais pas vu comme il fal­lait le voir, pas fait comme il fal­lait. C’était clair et lim­pide. Il n’y a pas de pas­sion, pas de force irré­sis­tible, juste une simple cer­ti­tude qui ne me fera plus chan­ger d’avis. Je suis entrée en écri­ture comme d’autre entre en reli­gion : parce que c’est la seule chose dont on soit réel­le­ment sûre.

Je sais ce qui m’attend, mais je suis sereine à ce pro­pos. Il n’y aura jamais chez moi de pas­sion pour défendre un texte bec et ongles, crier pour qu’on m’entende ou mou­rir pour lui. Ce n’est pas le texte qui compte, c’est l’attitude que j’ai avec l’écriture. Comme une bonne sœur se fiche de savoir si sa bonne action por­tera ses fruits, parce que sa vie est prière et que Dieu l’entend, même si le monde est sourd. Moi, j’écris comme d’autres prient, j’espère que ce n’est pas en vain, que les textes tou­che­ront les gens, mais l’important, c’est l’écriture, pas ce qui arrive après. Je me fiche de savoir si j’aurais un jour assez de reve­nus pour en vivre, si je serai connue, adu­lée, enviée, brû­lée vive. Je sais que je ne mour­rais pas de faim, je suis bien entou­rée, je vis en France et je me contente de peu. Je n’ai pas de pas­sion pour l’écriture, juste la cer­ti­tude de ce que j’ai à faire et com­ment le faire.

écorce d'arbre vert

Le pilon n’existe pas dans le numérique

Aaaaaaaaaaah ! Un des grands che­vaux de bataille du numé­rique est que les bou­quins sont tous tou­jours dis­po­nibles ! Pas de pilon dans l’édition (ou autoé­di­tion) numérique.

C’est encore un bar­ra­ti­nage évi­dem­ment : un bou­quin numé­rique est soit-disant tou­jours dis­po­nible, reste que le pilon est l’euthanasie d’un livre qu’on a laissé mou­rir. C’est une sorte d’enterrement après une mort lente et dou­lou­reuse mais définitive.

 Al Pasternak CCbyNCSA

Le pilon, c’est l’euthanasie du livre.

Envoyer les livres au pilon, c’est recon­naître qu’on ne peut plus rien faire pour lui. Sto­cker demande trop d’argent, on perd du temps à gérer ce qui ne rap­porte plus rien et fina­le­ment, par ana­lo­gie, le livre est en mort céré­brale. L’envoi au pilon revient à pous­ser la seringue qui tuera défi­ni­ti­ve­ment tout espoir de le voir res­sus­ci­ter. C’est une sorte de geste de cha­rité : on dit clai­re­ment à l’auteur, ton bou­quin est fini. Que ça ne soit pas gen­til, pas très pro, pas ci ou ça, peu importe : le livre papier peut être eutha­na­sier et per­mettre à l’auteur de pas­ser à autre chose, de faire son deuil. Il n’y a pas que du mau­vais dans le pilon­nage, c’est aussi un moyen pour l’auteur de réa­li­ser que les livres, à l’image des enfants, res­tent des êtres propres qui ont leur vie et aussi leur mort. Même si par­fois, la mort est pro­vo­quée un peu trop tôt et par inté­rêt pure­ment finan­cier, mais ça, c’est un autre débat ! Les édi­teurs papiers sont des entre­prises et en tant que telles, sont sujettes à des choix qui sont bien loin des qua­li­tés d’un livre. Ne rêvez pas : si vous sou­hai­tez entrer dans le monde de l’édition papier, il vous fau­dra accep­ter le prin­cipe de concur­rence, de publi­cité, d’étude de mar­ché et tout le jargon/fonctionnement entre­preu­na­rial. Si ça vous déplait, si vous recher­chez la recon­nais­sance, l’engagement, l’éditeur qui por­tera votre bou­quin avec convic­tion, etc., à vous d’aller vers de petites struc­tures à l’idéologie plus “uto­piste”. Et faites un tra­vail sur vous, car votre livre n’est qu’un texte parmi des mil­lions d’autres ! Ne vous atten­dez pas à grand chose.

Les édi­teurs numé­riques sont-ils plus vertueux ?

Dans cette idée, qu’un jour le livre meurt et dis­pa­rait, le numé­rique a apporté l’idée que ce n’était pas une fin en soi, qu’un édi­teur pou­vait gar­der à son cata­logue votre livre éter­nel­le­ment et donc, que jamais il ne mour­rait. Un peu comme les gens se font cryo­gé­ni­sés (dans leur cave) en espé­rant que dans 50, 60, 100ans, on trou­vera un remède à la mort et on les res­sus­ci­tera. Pour une bonne cryo­gé­ni­sa­tion, évi­dem­ment, il fau­drait conge­ler le malade avant que le can­cer ne soit en phase ter­mi­nale, et donc bien avant la date de la mort, mais ça, per­sonne ne semble le com­prendre… Mais reve­nons à notre livre qui serait éter­nel, car tou­jours disponible.

Sauf que… et oui, le livre est tou­jours sur l’étagère, tou­jours dis­po­nible à l’achat, fait même par­fois l’objet de nou­velles édi­tions, mais ça ne veut pas dire qu’il est tou­jours en vie. Parce qu’un livre en vie, c’est un livre dont on parle. Si vous ne vous en occu­pez pas, si l’éditeur ne s’en occupe pas, votre livre mourra par manque de soin. Une lente ago­nie sans fin, avec tou­jours l’espoir que celui-ci renaisse (ce qui n’arrive qua­si­ment jamais, mais cer­tains auteurs ne sont jamais prêts à l’accepter).

Le tri du temps

Il y a une notion qui appa­raît avec le numé­rique, c’est l’idée que l’on puisse être (soi-même, et sur­tout son tra­vail) éter­nel. On fait des backups, on conserve toutes les pho­tos que l’on a prise, tous les brouillons que l’on a rédigé, toutes les petites nuances que l’on a fait pour arri­ver au bou­quin par­fait, qui une fois publié fera lui aussi l’objet de tas de varia­tions. Et l’on conserve tout, pré­cieu­se­ment, sur des disques durs de plus en plus gros, sur du cloud, sur des ser­veurs de la taille de 3 immeubles.

A quoi bon ? Bien sûr que l’on peut tout conser­ver, mais il faut aussi savoir avan­cer dans la vie : on ne peut pas avan­cer si l’on ne fait pas un tri, si l’on ne choi­sit pas ce que l’on désire conser­ver ou effa­cer. Être hyper­mné­sique est une mala­die : on ne sait pas faire le tri entre l’important et le futile, entre le mémo­rable et l’insignifiant. Cela pro­voque de la souf­france chez les êtres qui en sont atteints, alors il ne fau­drait pas pro­vo­quer cette mala­die chez des gens qui n’en souffrent pas, par un excès de mémoire numé­rique.
Le temps qui passe fait un tri : entre ce qui est bon et mau­vais, entre ce qui a mar­qué l’histoire et ce qui n’a rien pro­vo­qué. Les hommes se chargent de cela, de faire ce tri. Et par­fois, une pépite est per­due… pour être retrou­vée par un cher­cheur ano­nyme un jour, et cette décou­verte lui fera briller les yeux, battre le coeur et le roman oublié retrou­vera une nou­velle vie.Heureusement, le tri se fait quand même­Beau­coup de livres que j’ai ache­tés et lus depuis que je me suis mise au numé­rique n’existent plus. Enfin, si, mais ils ne sont plus dis­po­nibles à la vente, ils ne sont plus si faci­le­ment acces­sibles. Il faut se déme­ner un peu pour les trou­ver (et avoir un copain qui connait quelqu’un qui.…) Les rai­sons sont diverses : reprises des droits par l’auteur, aban­don d’un com­mun accord entre l’éditeur et l’auteur, dis­pa­ri­tion de l’éditeur, volonté de faire de nou­velles édi­tions… Ces livres auraient, en papier, fini au pilon pour toutes sortes de rai­son. Ils ont sim­ple­ment dis­paru de l’horizon numérique.L’argument de l’absence de pilon est donc fal­la­cieux : le roman ne sera pas éter­nel­le­ment dis­po­nible en numé­rique, du moins pas faci­le­ment (mais même un livre pilonné ne dis­pa­rait pas com­plè­te­ment et l’on peut tou­jours en trou­ver un exem­plaire si l’on s’en donne la peine)

Mais c’est peut-être ras­su­rant pour les auteurs : l’impression d’immortalité que cela peut leur don­ner, l’impression qu’ils n’auront jamais ce problème-là (ils en auront d’autres).

Préparer le plan de son roman

Lorsque l’on com­mence la rédac­tion d’un roman, il y a tou­jours un moment où se pose la ques­tion du “plan”. Et se pose la ques­tion de beau­coup débu­tants en écri­ture : com­ment créer son plan ?

Cer­tains ne jurent que pas la méthode Flo­con, d’autres par autre chose. Cer­tains trouvent idiots de pen­ser à un plan et pré­fèrent lais­ser l’histoire cou­ler d’elle-même.

L’importance d’avoir un plan

Un plan, c’est ras­su­rant et ça per­met de savoir où l’on va, ne pas trop s’éloigner du fil rouge de son his­toire. Parce qu’il arrive qu’on parte ailleurs, qu’on digresse. Avoir un plan per­met de retom­ber sur ses pattes.

Il y a ceux qui rédige des plans très détaillés, à la scène près, et qui ne dévie­ront jamais d’un iota. Soit parce que leur plan est tel­le­ment bien fait, l’histoire et les per­son­nages tel­le­ment bien pen­sés et tra­vaillés, qu’ils n’ont qu’à suivre les rails qu’ils ont posés, soit parce qu’ils ne peuvent pas faire autre­ment par peur de mal faire, de se trom­per, de par­tir trop loin.

Rassurez-vous, vous pou­vez tout à fait par­tir les mains dans les poches et vous lais­ser gui­der, ce n’est pas une obli­ga­tion. Et puis bien sou­vent, vous faites un plan quand même : il n’est pas rédigé, il n’est pas détaillé, mais il est là, dans votre tête. Ima­gi­ner votre his­toire, c’est déjà déter­mi­ner son plan, sa forme, la manière dont vous allez avancer.

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Par­tir de l’histoire pour rédi­ger son plan…

La méthode la plus célèbre et la plus uti­li­sée pen­dant le NaNo­WriMo pour créer un plan, c’est la méthode Flo­con. Elle consiste à par­tir d’une simple phrase, puis à construire son his­toire et ses per­son­nages petit à petit autour de cette phrase (qui se déve­loppe). L’étape n°8 de cette métode vous invite à dédi­ger la liste pré­cise de toutes les scènes que vous aurez à écrire.

La plu­part des méthodes (et des per­sonnes) vont par­tir de leur his­toire pour ensuite rédi­ger le plan.

…ou par­tir du plan pour rédi­ger l’histoire ?

Cela va peut-être vous paraître idiot, mais l’on peut par­fai­te­ment par­tir de la notion même de plan pour arri­ver à son his­toire ! En fait, je pense que cette tech­nique peut même ame­ner à un peu plus de pro­fon­deur dans votre texte.

D’abord vous rédi­ger un plan : sa lon­gueur, sa construc­tion, sa forme, de manière assez som­maire par­fois, puis.

Pre­nons La Divine Comé­die de Dante (parce que je suis en plein dedans, ceci explique cela) : 3 par­ties (Enfer, Pur­ga­toire, Para­dis) de 33 chants cha­cune (34 pour l’Enfer, mais le pre­mier est une intro­duc­tion). 100 chants en vers pour arri­ver à la per­fec­tion (Dieu !) Tout y est mathé­ma­tique, le plan de son roman est aussi sym­bo­lique que les 9 cercles des enfers et les niveaux équi­va­lents dans les deux autres par­ties. Il est parti du plan (de sa forme, de sa sym­bo­lique) pour rédi­ger son ouvrage. Le plan est même presque aussi inté­res­sant que la des­crip­tion de Dité ou que les ren­contres que son per­son­nage peut y faire.

Pre­nons les pièces du XVIIème siècle, le prin­cipe des 5 actes, de l’unité de lieu et de temps : ce n’est rien de moins qu’un plan qui déter­mine l’histoire.

Per­son­nel­le­ment, quand je pense au NaNo­WriMo, les romans que j’ai réus­sis à ter­mi­ner étaient tous par­tis d’un plan de 21 cha­pitres, parce que 50.000 mots divi­sés en 2400 (taille habi­tuelle de mes cha­pitres), ça donne 21. Et puis que ceux de 2010 et 2011 alter­naient tous les deux 3 points de vue/narrations (3x7=21, ce qui ren­dait impos­sible un autre chiffre…)

C’est con, mais ces romans-là, je les ai construits de cette manière, avec un plan en 21 cha­pitres et des blancs à rem­plir : l’obligation de trou­ver des sujets suf­fi­sam­ment inté­res­sants pour sor­tir 3 à 4 pages d’écrits, hé bien, ça fait tur­bi­ner le cer­veau. Je remarque aussi que cette struc­ture n’est pas for­cé­ment adap­tée à tous mes textes !

Alors plan ou pas ?

C’est à vous de voir ce qui vous convient le mieux et ce qui convien­drait le mieux à votre his­toire. Réflé­chis­sez si votre plan ne peut pas par­ti­ci­per à l’histoire, en faire par­tie à part entière. Si vous êtes aussi capable de le rédi­ger et de le suivre en gar­dant votre his­toire et vos per­son­nages cohé­rents, ou au contraire, si vous êtes capables de vous en déta­cher si vos per­son­nages sans éloignent. En effet, un plan n’est pas tou­jours par­fait et n’a pas tou­jours prévu la direc­tion que pren­dra votre récit. Il faut donc, aussi, s’avoir s’en passer !