Sans mémoire

Il me regarde et dit : « T’imagines ça ? Tu peux imaginer ? »

Bien sûr que je peux, des quartiers comme ceux-ci, comme celui qui était là, je les connais trop bien. Des maisons alignées, trois étages, des combles, la brique, les fenêtres étroites, les façades sombres. Bien sûr que je ne peux que les imaginer, d’ailleurs, je ne peux plus faire que ça. Il n’y a plus rien.

Ils ont détruits des centaines de maisons, des milliers, c’est difficile à dire. Il n’y a plus rien sur un bon kilomètre, peut-être deux, plus que de la terre battue, aplanie à coup de bulldozer, réduisant à néant les rues, les passages. Le vieux chemin de campagne qui avait servi à tracer ce quartier, disparu. L’usine, les maisons ouvrières, insalubres, disparues. Il n’y a plus que de la terre battue, pas même une seule plante ne pousse. Gommons ces vestiges qui noircissent notre passé. Ne laissons d’eux que ce qu’ils doivent être : de mauvais souvenirs.Tabula rasa.

« P’tain, qu’est-ce que ce monde est en train de devenir ? Tu peux me le dire ? »

Au loin, il y a les immeubles modernes comme les beffrois d’autrefois, rien d’autre ne dépasse plus du paysage. Comme autrefois, la ville des riches, des bourgeois, s’impose et se dresse comme un phare. La ville étouffait, il fallait lui redonner du sens. Alors on gomme les quartiers ouvriers, pauvres, peuplés des relents nauséabonds des fosses sceptiques et de chômage institutionnalisé. Ici, on était pauvre de père en fils, de mère en fille. Au loin, la tour d’affaires nous rappelle que la pauvreté, dans ce pays, on ne veut pas la voir. On la gomme du paysage.

Derrière nous, il y a des caravanes. Cachées derrière trois arbustes flétris. Des enfants jouent. M’étonnerait beaucoup qu’il s’agisse des caravanes d’ouvriers du bâtiment. On n’efface pas les pauvres, pas comme ça. Pas en supprimant leur maison. Ils louaient la misère, mais la misère a été annulée par décret. Ils se réfugient un peu plus loin, autrement. Ils n’ont pas le choix. Bientôt, le mur de l’ancienne usine contre laquelle leurs véhicules branlants s’appuient, les vitres couvertes de buée, sera abattu lui aussi. La misère ira encore plus loin, on ne veut plus la voir. Bientôt, ici, se dresseront des immeubles neufs, modernes, sans mémoire.

(ceci n’est pas une fiction, c’est le quartier de l’Union à Tourcoing)

Les Halles…

J’ai vécu cinq ans à Paris.

Quand j’y étais, le quartier Bibliothèque, mon quartier, était en pleine construction, c’était assez désert, beau, lisse, mais le soir, c’était lugubre.

Le métro 14 s’arrétait là. La dernière année, parfois, je sentais les murs de mon appartement vibrer comme si quelque chose secouait le monde. Le Météor, cette ligne automatique dont Paris est si fière, passait juste sous ma rue pour rejoindre son nouveau terminus. Je n’ai assisté qu’aux essais, je suis partie avant l’ouverture. Heureusement.

Quand j’habitais à Paris, beaucoup de lieux fermaient pour être revendus, réhabilités. La Samaritaine et sa belle façade Art Nouveau devait devenir un hôtel de luxe, Le musée des Arts Populaires, sinistre et lugubre muséographie, ferma au moment où j’obtenais mon diplôme. C’était un des musées les plus intéressants que j’ai eu à visiter durant mes études.

Et les halles.

Les halles étaient encore ce centre commercial immense dont je hantais les allées lorsque je finissais mes cours, lorsque j’allais à la piscine avec une amie, ou au cinéma avec mon compagnon. Les halles étaient grandes, sombres, moches. Au dessus, le jardin était peu accueillant, mal conçu sans doute, rempli de détritus, de personnes plus ou moins fréquentables. Je n’y allais pas.

Je contournais toujours soigneusement cet espace pour rejoindre la porte Lescot ou le parvis de Beaubourg. Passer à travers était comme me perdre dans un endroit hostile. Je n’ai jamais compris les sens de circulation de cet espace, c’est sans doute de là que venait le malaise.

J’ai quitté Paris il y a 6 ans. Quelques séjours courts m’y ont ramenée, mais jusqu’à cette année, j’évitais soigneusement les lieux que j’avais fréquentés. Je me connais trop bien pour savoir que je n’étais pas prête à y remettre les pieds.

Cet automne, Paris m’a tendu les bras. J’y allais enfin pour le plaisir, avec un réel plaisir, et les halles ne me faisaient pas peur. Je savais que le chantier devait débuter, je n’avais pas réalisé combien il était énorme et surtout choquant.

Je me suis retrouvée face à la porte Lescot démantibulée, sans vitres, sans presque plus de murs. Grignotée par la destruction en cours. Certes, avant, c’était moche, c’était vide et ça prenait de la place pour rien. Certes, ce sera nettement mieux après, tellement plus beau, plus neuf, plus vendeur… Mais voir ces murs en ruines, nos ruines modernes, ça m’a fait un choc.

Lors de mon second séjour, une dizaine de jours plus tard, j’ai visité Beaubourg. Je suis tombée en amour devant une oeuvre.

UR, Underground Resistance and Urban Renewal de Cyprien Gaillard (2m40 de haut)

 

Deux plaques noires, sombres et brillantes sur lesquelles sont sérigraphiés deux lettres: UR

UR est une ville d’Iraq, un site archéologique antique. Je le sais, c’était ma spécialisation pendant mes études. J’ai tout de suite compris : Ur c’est un trou, un port qui n’en est plus un, un site d’après lequel on a classifié les périodes antique, Ur I, Ur II, Ur III. Qui fut grand, qui n’est plus. Rien que ce mot, je replongeais 6 ans en arrière.

UR, c’est également Underground Resistance, un label de musique de Détroit. Je ne le savais pas, c’est la notice qui me l’a expliqué. Détroit ville morte, mais ça il faut voir le travail de Cyprien Gaillard pour comprendre combien c’est marquant.

UR enfin, c’est Urban Renewal, le renouvellement urbain commencé avec l’ère industrielle, pour améliorer la vie dans les villes, évacuer les pollutions, les eaux sales, les insalubres. Besoin de changer d’air. C’est Haussmann évidemment, et plus tard, la destruction des halles.
Les Halles sont en pleine destruction. A nouveau. Lorsqu’on les construisit au 19ème siècle, c’était pour assurer une certaine salubrité aux commerces. Petit à petit, la ville a grandi, les modes ont changé et les halles sont devenues des endroits sales, sombres, aux verrières crasseuses, aux odeurs de sang, de pourriture. Un endroit à purger. Rasées, on en conserve une relique ailleurs, loin de sa fonction première, dans un joli parc, sauvée in extremis.
Qui sauvera un morceau des halles actuelles ?

UR est une sérigraphie sur deux plaques de 2m40 de haut : la première est une vitre sauvée de la destruction du forum des halles, la seconde est une plaque de marbre rare incrusté de fossiles. La première ne vaut rien aux yeux du monde actuel, la deuxième ne valait rien, il y a plusieurs millions d’années.

En sortant de Beaubourg, j’ai longé les halles. Je n’ai pas regardé en arrière, mon regard évitait de croiser des ruines qui me rendent encore malade. Parce que c’est ainsi que vont les choses, il faut bien détruire pour reconstruire. C’est en détruisant qu’on comprend l’intérêt des architectures : celle d’appartenir à une époque. Lorsqu’elles disparaissent, l’époque est révolue. On peut aller de l’avant bien sûr, mais il ne faut jamais oublier de regarder en arrière et ne pas oublier que ce que nous pensons faire pour le mieux, c’est ce qu’on nous reprochera plus tard.

Quand on détruisit les vieilles halles pour construire ce que nous détruisons désormais pour les mêmes raisons, c’était parce que cet immense non-lieu n’avait plus sa place au centre de la ville.

Les halles, c’était sale et immonde. Détruire pour reconstruire du neuf ne fait que déplacer les phénomènes dans le temps : les lieux publics, les lieux de vie intense sont tous sales et immondes, parce que les gens y vivent tout simplement.

Marchande de légumes aux Halles de Eugène Atget – 1898

C’était exactement ça : nos déchets d’aujourd’hui seront les ruines de demain.
Photos :
UR : © Cyprien Gaillard, Galerie Bugada & Cargnel, 2011 (exposé à Centre Pompidou Paris jusqu’à ce soir 21h -faites vite)
Marchande de Légumes : Eugène Atget, 1989 (DP via Gallica-BNF)

Parking de l’Université

Elle a disparu, cette université. Le quartier s’embourgeoise, comme partout. Les usines sont devenues des locaux d’entreprises plus réduites, de start up, de services.

En face du parking, un projet de restaurant communautaire, un truc social, associatif pour faire revivre le quartier qui ne survit, d’ailleurs, que parce que les habitants ne veulent pas le voir mourir. Il sera beau après la rénovation : un parc, des immeubles à taille humaine. Comme si le quartier fait d’usines et de maisons individuelles n’avaient jamais été qu’un lieu sans âme.
Inhumain.

Ils sont des dizaines de quartiers de ce type à Roubaix et ailleurs, des quartiers qu’on raye pour des questions de salubrité, d’utilité publique. Pour rendre à la ville, un visage humain. C’est le propre de l’homme d’imposer sa vision, de gommer son passé, d’oublier ce qu’il ne veut pas voir. Oui, la ville en sera plus humaine, un peu moins équitable, un peu moins vieille, un peu moins vivante. Paradoxalement, une ville n’a de mémoire que si les habitants la conservent. Quand les habitants s’en vont, volontairement ou sous la contrainte, la mémoire s’efface et elle entre dans un paradoxe temporel : celui d’une ville plus que centenaire et pourtant nouvelle où le passé est partout présent, en traces, en vestiges, mais invisible car plus personne n’est là pour s’en souvenir.

Une petite rue désormais aveugle borde le terrain. Plus d’ouvriers ici, plus d’étudiants non plus. Plus de jeunesse, de rebellions ou de diversité. Ici, les rues insalubres sont à quelques blocs des maisons de maîtres. Celles-là, on ne les détruira pas, elles seront veillées comme des aïeules fortunées dont on espère hériter. Les alignements ouvriers, par contre, n’ont plus rien à faire à quelques centaines de mètres du centre-ville. La rue va disparaître.
On attend le moment, planifié, de sa mise à mort. Elle est déjà morte d’ailleurs, il faudra juste l’enterrer.